3 bonnes raisons d’aller voir l’expo « Dada Africa » au musée de l’Orangerie

Pas facile d’appréhender un mouvement artistique comme Dada… Déroutant, contestataire, provocateur et jamais où on l’attend, Dada est certainement le mouvement d’avant-garde le plus subversif !

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Masque (Portrait de Tzara) (1919)

Dada s’intéresse à tout ce qui s’écarte de la norme, tout ce qui remet en question les conventions et les règles établies. Rien d’étonnant alors à ce que les dadaïstes se soient inspirés de l’art africain. Radicalement nouveau en Europe, ses formes fascinent et donnent naissance à un courant dit « primitiviste » qui touche toutes les avant-gardes : les Fauves (Derain, comme on a pu le voir dans la très belle exposition du Centre Pompidou récemment), les cubistes – Picasso le premier (je vous en ai déjà parlé l’année dernière à l’occasion de l’expo « Picasso Giacometti » au musée Picasso et de la présentation de la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton)… et donc Dada.

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Picasso, Nu sur fond rouge (1905-1906) : montre déjà l’influence des masques africains dans le visage

L’expo de l’Orangerie s’intéresse donc à l’influence de l’art africain dans l’art Dada, et c’est passionnant ! Pour vous convaincre d’y aller, je vous donne ici 3 bonnes raisons. Mais attention, il ne vous reste plus qu’une semaine pour la visiter car elle ferme ses portes le 19 février ! 

1- Découvrir le mouvement d’avant-garde le plus fou du XXe siècle

Dada a complètement bouleversé les arts au XXe siècle, et influencé l’ensemble de l’art contemporain. Né en 1916 à Zurich, Dada (nom pioché au hasard dans le dictionnaire selon la légende !) se révolte contre la guerre et les sociétés qui l’ont provoquée. Les artistes du mouvement le font par un humour mêlant provocation et dérision, qui leur permet de ridiculiser toutes les valeurs établies de la culture occidentale traditionnelle. Dada est même l’un des rares mouvements à s’internationaliser très vite : il est repris à Berlin, Paris et même New York !

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Sophie Taueber-Arp, Motifs abstraits : masques (1917)

Dada mélange absolument tous les arts : peinture et sculpture avec ses collages et assemblages, typographie, spectacles débridés mêlant théâtre, poésie, ballet, costumes et décors plus fous les uns que les autres. Dada manie la surprise, l’improvisation et utilise tous les matériaux à sa disposition, y compris la photographie et le cinéma. D’ailleurs chez Dada, on doit voir les matériaux : Marcel Janco utilise par exemple dans Jeu de dés un plâtrage « effet mur » sur lequel il peint ensuite.

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Marcel Janco, Jeu de dés (1920)
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Richard Huelsenbeck, Manifeste Dada (1918)

Mais si ses oeuvres peuvent paraître loufoques et absurdes, elles ont pourtant un objectif clair, que le Manifeste Dada de Tristan Tzara (publié dans le numéro 3 de la revue Dada) explicite : opérer un retour à zéro des valeurs en ébranlant la société en place. Car c’est bien cette société qui a permis que la guerre éclate, et cela ne doit plus jamais se produire. Le scandale n’est pour Dada qu’un moyen pour atteindre cet objectif de « table rase » de la société. Dans le contexte de l’époque, faire n’importe quoi devient une nécessité ! L’art Dada est donc foncièrement engagé et pacifiste, comme le rappelle Georges Grosz : « Dada est politique ».

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Dada est politique !

2 – Un parcours scénographique très réussi

Le parcours de l’expo va du Cubisme (le mouvement précédant Dada) au Surréalisme (après Dada, fondé par André Breton après sa brouille avec Tzara en 1924), ce qui replace Dada dans son contexte et met en lumière ses influences comme sa postérité. Les salles d’exposition reflètent le foisonnement du mouvement, avec des oeuvres représentatives de tous les arts : aussi bien des photos que des films, des masques, des bijoux, des montages… avec des parallèles frappants entre oeuvres Dada et oeuvres africaines. 

L’espace central, tamisé, m’a particulièrement plu : on reste fasciné devant les bijoux sud-africains repris par Sophie Taueber-Arp, les poupées katsinas « boîtes à esprit » ou la proue de navire maorie qui a une telle présence (l’art océanien, très expressif par rapport à l’art africain plus figé, a particulièrement inspiré les surréalistes). C’est une expo où il faut regarder partout et bien penser à lever la tête… Il y a même des oeuvres suspendues au plafond !

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Bijoux d’artistes sud-africains et de Sophie Taueber-Arp
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Poupées katsinas des indiens Hopi
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Proue de navire maori

La dernière salle est également particulièrement bien conçue, avec ses pans de murs colorés qui délimitent des « sous-sections » d’exposition. Pas facile de s’y retrouver chez Dada, mais les commissaires nous aident ! Au milieu trône une photo de la tête mécanique de Raoul Hausmann, devenue le véritable symbole de Dada. Mais ce sont les montages qui sont au coeur du propos ici. Ils posent la question de ce qu’est la beauté : le montage peut-il créer une nouvelle beauté par la fusion de deux images ? Si Hannah Höch crée vraiment un nouveau monde en associant des éléments en apparence hétérogènes, Noire et blanche de Man Ray juxtapose seulement deux beautés sans vraiment les confronter. L’image n’en est pas moins saisissante, onirique et poétique.

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Caisson lumineux avec photographie de la sculpture « Tête mécanique » de Raoul Hausmann
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Man Ray, Noire et Blanche (1926)

3 – Des oeuvres africaines stupéfiantes

Les oeuvres africaines présentées dans l’expo sont juste incroyables. Les masques surtout, ces formes closes destinées à attirer et emprisonner les esprits. Ils sont figés, sans émotion, réceptacles des puissances magiques. Contrairement à ce qu’ont cru les artistes d’avant-garde, ce ne sont absolument pas des oeuvres primitives au sens d’intuitives, pulsionnelles. Au contraire, l’art africain valorise la maîtrise technique de l’artiste. Et si ses formes stylisées paraissent tout droit sorties de la nuit des temps, c’est parce que les artistes cherchent toujours à représenter le premier homme et la première femme, les deux êtres originels.

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Cet art est d’abord arrivé en Europe grâce aux colonisés appelés à servir la France pendant la guerre. Mais à la fin de la guerre, la région allemande de la Ruhr reste occupée par ces soldats coloniaux, ce qui considéré en Allemagne comme l’humiliation suprême. Les artistes Dada allemands protesteront vivement contre ce type de réaction : l’Occident est au moins aussi barbare, la guerre l’a bien prouvé !

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Lucien Hector Jonas, Affiche « Journée de l’Armée d’Afrique et des troupes coloniales » (1917)
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Poutre en bois sculptée d’un visage d’homme surmonté d’un casque britannique (1915-1918)

Dada contribue ainsi à diffuser cet art, auquel sont d’ailleurs sensibles l’ensemble des métiers d’art : les historiens comme Carl Einstein, premier historien d’art à écrire sur l’art africain (La plastique nègre), mais aussi les marchands d’art, le collectionneur Paul Guillaume en premier. Une partie de sa collection personnelle, offerte au musée de l’Orangerie, alimente d’ailleurs l’exposition. C’est aussi chez le collectionneur Hans Coray qu’aura lieu la première exposition Dada en 1916.

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Marcel Janco, Galerie Corray 1e exposition Dada Cubistes art nègre (1917)

L’expo de l’Orangerie est donc passionnante à plus d’un titre. Elle permet de mieux comprendre Dada et sa volonté contestataire, son foisonnement et la multitude de nouvelles formes qu’il invente, mais aussi d’en apprendre plus sur l’art africain si mystérieux. Et surtout la confrontation particulièrement féconde des deux donne naissance à des oeuvres radicalement nouvelles et singulières qu’il vaut la peine de découvrir.

Courrez donc au musée de l’Orangerie (à l’entrée du jardin des Tuileries côté Concorde) avant le 19 février !

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