Picasso et Giacometti, deux géants réunis au Musée Picasso

Attention, ce sont les DERNIERS JOURS de l’exposition Picasso-Giacometti au musée Picasso ! Le musée réunit pour la première fois les deux immenses artistes dans une exposition très réussie. La mise en perspective entre les deux artistes permet de poser un nouveau regard sur leurs œuvres, dans un dialogue particulièrement fécond. Pablo Picasso (1881-1973) et Alberto Giacometti (1901-1966) ont un profond respect l’un pour l’autre et leur influence mutuelle est perceptible dans nombre de leurs œuvres.

Et pourtant des différences fondamentales les séparent. Sûr de son génie, Picasso affirme : « je ne cherche pas, je trouve ». Giacometti pourrait dire l’inverse : il a beaucoup de mal à achever ses œuvres car il considère sa recherche artistique comme jamais terminée. Son frère Diego en est réduit à envoyer ses plâtres chez le fondeur quand il dort !

Les premières œuvres exposées sont deux sculptures, qui montrent bien les approches de chacun. La Femme enceinte, deuxième état de Picasso est opulente, très « terrienne » selon l’expression de l’historien de l’art avec qui j’ai visité l’exposition. A l’inverse, Giacometti travaille sur la ligne avec sa Grande femme : son personnage ressemble à une statue grecque et peut aussi rappeler les figures des sarcophages égyptiens.

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Femme enceinte, deuxième état – Picasso (1950)
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Grande femme – Giacometti (1958)

C’est également la ligne que Giacometti utilise pour dessiner ses visages. Il enroule et entremêle ces lignes, mais toutes partent du nez du personnage comme point d’ancrage. Mais pourquoi donc cette attention particulière au nez ? Étonnamment, cela pourrait être une référence à la mort, car notre nez s’allonge quand nous mourrons. Giacometti ayant vu plusieurs cadavres au cours de sa vie, cette expérience terrible resurgirait dans ses œuvres…

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Dessin de Giacometti

La salle qui compare les têtes sculptées de Picasso et Giacometti confirme leurs différences. Si Giacometti vient à Paris en 1920 avant tout pour voir les œuvres de Picasso, il rejoint l’atelier de Bourdelle plus classique. Bourdelle lui reprochera d’ailleurs les ruptures « un peu trop saillantes » de ses visages, comme s’il travaillait « du dedans vers le dehors ». Ce que Bourdelle considère comme une critique est en fait la grande force de l’art de Giacometti : des structures ouvertes sur l’espace, qui se déploient vers l’extérieur. Tout le contraire du modèle classique qui respecte un cadre bien défini !

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Tête sculptée de Giacometti
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Picasso – Tête de femme (Fernande) – 1909

De son côté, Picasso s’intéresse aux formes closes des masques africains, par exemple dans Trois femmes sous un arbre. Elle sont fermées car elles ont pour fonction de piéger les esprits ! Ces masques sont sans expression, sans émotion, ils ont juste une présence. Giacometti réinterprète à sa façon cette influence dans La Femme cuillère, creusée comme pour piéger l’espace.

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Trois femmes sous un arbre, Picasso (1907)

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La Femme cuillère, Giacometti (1927)

Plus loin, ce sont cette fois deux peintures, plus précisément deux autoportraits, qui donnent des indices sur la vie des artistes. Ils ont tous les deux 20 ans quand ils les réalisent : Picasso est né Espagne en 1881 et Giacometti en Suisse en 1901. Leur vocation précoce doit sûrement quelque chose au fait que leurs deux pères soient également peintres.

Dans son autoportrait, Giacometti affirme déjà son statut de peintre. La palette violacée montre l’influence d’Hodler, peintre suisse lui aussi et artiste majeur de la 2e moitié du 19e siècle. Je connaissais déjà l’autoportrait de Picasso que j’ai toujours trouvé émouvant et en même temps un peu glaçant. C’est un témoignage de la période bleue de l’artiste, sous le signe du deuil. En effet après la mort en 1901 de son ami Casagemas, venu d’Espagne avec lui, Picasso donne une dominante de bleu à toutes ses toiles. Cela durera jusqu’en 1905, quand Picasso tombe amoureux et que le rose prend la place du bleu.

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Autoportrait, Giacometti (1921)

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Autoportrait, Picasso (1901)

Si Picasso a touché à tout, la Tête du père, ronde II montre que Giacometti mêle aussi les techniques artistiques. Il recherche le modelage plus que la sculpture elle-même et repeint même dessus ensuite. Sartre déclarera même qu’il « peint en sculpteur et sculpte en peintre » ! On peut aussi repérer chez lui des motifs récurrents, comme les cadres (parfois même les cages) dans lesquels il enferme ses personnages, comme s’il avait peur qu’ils s’enfuient ! Ainsi dans Diego debout dans le salon à Stampa, la porte sert d’encadrement au personnage. Plus tard, c’est une grille qui emprisonne sa Boule suspendue. A une époque où la psychanalyse se développe, comment ne pas l’interpréter comme une réminiscence de l’enfance ?

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Tête du père, ronde II – Giacometti (1927-1930)

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Diego debout dans le salon à Stampa, Giacometti (1922)

On peut d’ailleurs interpréter ainsi Le cube, étrange polyèdre, car Giacometti a toujours été fasciné par les pierres levées (comme les menhirs de Carnac). Il réalise cette œuvre à la mort de son père, en forme d’hommage : comme il n’arrive pas à capter son visage, il invente cette stèle, tout en laissant sur un côté une ébauche de tête. Mais le polyèdre fait aussi référence à la gravure Melencholia de Dürer, allégorie de l’artiste entouré d’instruments humanistes (dont le polyèdre) mais qui n’arrive plus à créer.

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Le cube, Giacometti (1933-1934)

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Le thème de la mort et du deuil est donc profondément intégré à l’œuvre de Giacometti, mais aussi à celle de Picasso. La mort de Casagemas est un chef-d’œuvre à la fois émouvant et effrayant, entre la chandelle allumée proche du fauvisme et le teint déjà verdi du cadavre. Dans les années 30-40 avec l’arrivée de la guerre, Picasso utilisera aussi beaucoup le motif du crâne, symbole de mort mais aussi de vanité, comme cet impressionnant crâne sculpté dans un boulet de canon. En le voyant, j’ai immédiatement pensé à l’expo récente de Murakami à la galerie Perrotin, où ce motif revient beaucoup.

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La mort de Casagemas, Picasso (1901)
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Le crâne en boulet de canon de Picasso

Quant au crâne de Giacometti, c’est une évocation des brûlés que l’artiste voit avec horreur sur les routes pendant la guerre, mais il rappelle aussi les corps ensevelis de Pompéi. C’est la force de ses œuvres d’être à la fois indiscutablement modernes mais d’avoir aussi l’air tout droit sorties des temps anciens.

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Tête sur tige, Giacometti

Deux chefs-d’œuvre de Giacometti dont la transition avec la deuxième partie de l’expo à l’étage : L’homme qui marche II, encore très proche des statues grecques, et la Grande femme assise, accroupie comme un scribe et qui capte le spectateur par sa présence. Mais c’est la Femme qui marche II qui fascinera Dali au point de lui faire présenter Giacometti à André Breton : de 1932 à 1937, il fera partie du groupe des surréalistes.

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L’homme qui marche II, Giacometti (1960)
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Grande femme assise, Giacometti (1958)
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Femme qui marche II, Giacometti (1960)

 

Le Grand nu au fauteuil rouge de Picasso introduit une section assez perturbante de corps ou d’objets dérangeants, dans des postures parfois cruelles comme La Femme égorgée de Giacometti ou Objet désagréable, qu’on n’a effectivement pas envie de regarder très longtemps ! Si La Crucifixion est également un sujet peu réjouissant, c’est une œuvre clé dans l’histoire de l’art moderne : après avoir vu la reproduction en couleur d’une œuvre de l’art roman médiéval, Picasso s’en inspire en revenant à des couleurs très brillantes. Et c’est cette œuvre de Picasso qui a à son tour décidé Francis Bacon à devenir peintre !

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Grand nu au fauteuil rouge, Picasso (1929)
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Femme égorgée, Giacometti (1932 / 1940)

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Objet désagréable, Giacometti (1931)

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La Crucifixion, Picasso (1930)

Le chromatisme retrouvé de Picasso s’exprime magnifiquement dans les portraits de Dora Maar aux teintes fluos. Sa maîtresse est également représentée dans un très beau pastel dont le fond noir rappelle Degas. Quant au petit tableau La Suppliante, également multicolore, il est une frappante annonce de Guernica.

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Portrait de Dora Maar, Picasso (1937)
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Portrait de Dora Maar, Picasso (1937 – pastel)

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La Suppliante, Picasso (1937)

Parallèlement, les femmes de Giacometti sont de plus en plus petites à partir de 1935 car il n’arrive plus à trouver l’équilibre juste avec ses figures de grande taille. La solution sera leur allongement vertical, sans prise en compte de la réalité des proportions. Mais il ne faut pas leur chercher de sens allégorique ou engagé, comme on a pu le faire pour Le chat saisissant l’oiseau de Picasso, interprété comme la prise de Madrid par les forces fascistes. On a ainsi voulu interpréter la Grande Tête comme celle d’un survivant des camps de concentration, mais Giacometti a toujours rejeté cette analyse.

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Statuette de Giacometti

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Chat saisissant un oiseau, Picasso (1939)

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Grande tête, Giacometti

Les figures de Giacometti ont une présence, et quelle présence ! Sa Caroline en larmes inachevée est à la fois effrayante et intrigante, elle semble si seule et abandonnée et en même temps elle semble presque sortir de la toile pour nous interpeller. Sa figure surgit dans l’espace, nul besoin d’autre explication.

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Caroline en larmes, Giacometti (1962)

Après cette exposition, j’ai l’impression de bien mieux comprendre l’œuvre des deux artistes grâce à leur confrontation. Des thèmes qui les rapprochent, une influence de l’un sur l’autre (au moins avant-guerre) avec des œuvres qui se répondent parfois très clairement. Mais les deux artistes ont des approches esthétiques différentes dans le rapport de leurs œuvres à l’espace. Quand Picasso impose la présence de ses œuvres pesantes et puissantes, Giacometti semble plutôt vouloir couper l’espace par ses œuvres effilées, qui tracent une ligne droite jusqu’à notre œil. L’un fait feu de tout bois dans un tourbillon créatif, l’autre semble privilégier l’épure et la recherche de l’équilibre absolu.

N’hésitez pas à profiter des derniers jours de cette expo qui en vaut vraiment la peine ! Vous avez jusqu’à ce dimanche 5 février pour faire un tour au Musée Picasso, 5 rue de Thorigny à Paris.

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