L’expo de l’année : la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton

Si vous voulez voir une concentration éblouissante de chefs-d’œuvre de l’art moderne, c’est à la fondation Louis Vuitton qu’il faut aller !
Le public ne s’y trompe pas, je ne vous cache pas que les conditions de visite ne sont pas toujours optimales avec la foule qui s’y presse. Je vous recommande la pause déjeuner si c’est possible pour vous ! Car il serait vraiment dommage de manquer cette expo qui réunit des prêts inédits des musées russes.

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La Fondation Louis Vuitton

Sergueï Chtchoukine (1854-1936) est un collectionneur russe au parcours atypique. Il est avant tout l’héritier d’un empire commercial du textile, fondé par son père. Parmi les dix enfants de la famille, trois sont collectionneurs d’art dès leur jeunesse, mais pas Sergueï ! C’est son frère Ivan, installé à Paris, qui lui fait découvrir les Impressionnistes en 1898. Sergueï a 40 ans à l’époque, un goût esthétique déjà formé, mais il se lance dans la collection d’œuvres d’art révolutionnaires pour l’époque. Il achète même des œuvres qui ne lui plaisent pas du tout, mais dont il perçoit l’importance historique. Il se dit qu’à force il finira bien par les aimer !

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Portrait de Sergueï Chtchoukine, Xan (Christian Cornelius) Krohn (1915)

Cette passion est peut-être aussi un moyen de survivre à une série de drames personnels : son fils disparaît en 1905, sa femme meurt d’un cancer en 1907, sans doute causé par le chagrin, et son frère Ivan se suicide en 1908.

Comme un antidote au malheur, Chtchoukine tapisse les murs de son palais Troubetskoï de chefs-d’œuvre, avec en général un artiste « dominant » par pièce. Il a notamment une collection impressionnante de 16 Gauguin accrochés tels des icônes dans sa salle à manger. Et il ne garde pas ses œuvres pour sa seule contemplation personnelle : en 1908, il ouvre sa collection au public moscovite, qui peut venir la visiter au Palais tous les dimanches.

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Ah, tu es jalouse ?, Paul Gauguin (1892)
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Rupe-Rupe (la cueillette des fruits), Paul Gauguin (1899)
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Le gué, l’évasion, Paul Gauguin (1901)

En 1917, au moment de la Révolution russe, le Palais de Chtchoukine est nationalisé. Certaines œuvres sont vendues, les autres seront réparties entre le musée de l’Ermitage et le musée Pouchkine. Avec l’exposition de la Fondation Louis Vuitton, c’est la première fois qu’elles sont réunies dans un même lieu !

La première partie de l’exposition montre l’évolution du goût de Chtchoukine, en commençant par des peintures plutôt académiques comme celles de Maurice Lobre ou Gustave Courbet.

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Salon du Dauphin, Maurice Lobre (1903)
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Le chalet dans la montagne, Gustave Courbet (1875)

Mais bientôt apparaissent les Impressionnistes, Monet en tête : Chtchoukine en possède 13, et pas des moindres ! Le Déjeuner sur l’Herbe fait notamment partie de sa collection.

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Le Déjeuner sur l’Herbe, Monet (1866)
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Les mouettes, le Parlement de Londres, Monet (1904)
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Les rochers d’Etretat, Monet (1898)

Des chefs-d’œuvre de Pissarro, Sisley ou Renoir sont également sur le parcours du visiteur. Le temps manque pour admirer chacun à sa juste valeur !

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Avenue de l’Opéra, Pissarro (1898)
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Le village de Villeneuve la Garenne, Sisley (1898)
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Dame en noir, Renoir (1876)

Quant à Degas, il est peu représenté dans la collection mais Chtchoukine possède plusieurs des œuvres majeures du peintre. Les Danseuses à la répétition sont cadrées de façon très originale : la danseuse la plus à droite est coupée et l’espace du milieu de la toile est vide. L’influence de la photographie sur Degas est manifeste ! De même La Danseuse chez le photographe est décentrée. Mais c’est peut-être La toilette qui est la plus novatrice : lassé des modèles figés dans des poses imposées, il demande à son modèle de faire sa toilette devant lui, sans le regarder. C’est la première fois qu’un nu est peint ainsi, « sur le vif » ! Les mouvements nobles et harmonieux n’intéressent pas Degas, il préfère saisir les mouvements du quotidien.

Danseuses à la répétition -Degas- Танцовщицы на
Danseuses à la répétition, Degas (1875-77)
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La danseuse chez le photographe, Degas (1874)
La toilette -Degas- Туалет
La toilette, Degas (1866)

Chtchoukine évolue vers 1903-1904 vers des artistes encore plus audacieux : les fauves et les cubistes. Parmi les artistes phares de sa collection, il y a bien sûr Picasso. Ce géant a touché à tous les styles, et Chtchoukine possède des œuvres représentatives de chacun. L’influence de l’art primitif d’abord, notamment des masques africains. Dans Buste de femme nue par exemple, Picasso reprend la forme de ces visages en losange, le nez en « quart de brie » (on n’a pas encore trouvé d’expression plus parlante !) et une stylisation extrême. Chtchoukine possède également des statuettes africaines : ces formes closes, sans expression, ont pour fonction de piéger les esprits !

Buste de femme nue -Picasso- Обнаженная женщина
Buste de femme nue, Picasso (1907)
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Statuette africaine

Dans ses débuts, Picasso utilise une gamme de couleurs expressionnistes, comme dans L’étreinte (1900). Puis à la mort de son ami Casagemas, venu d’Espagne à Paris avec lui, c’est la période bleue qui commence. Comme une expression visible de la douleur du peintre, toutes ses toiles sont dominées par le bleu. La collection Chtchoukine inclut aussi le très beau Portrait de Benet Soler. Dans le Garçon au chien, Picasso est influencé par le style du Greco. Il transformera son personnage en acrobate dans Deux acrobates avec un chien.

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L’étreinte, Picasso (1900)
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Portrait de Benet Soler, Picasso (1903)

Le thème du cirque est également exploité par Cézanne, dont Chtchoukine possède quelques chefs-d’œuvre, notamment Mardi gras (Pierrot et Arlequin). C’est dans ces années 1905 que le peintre aixois est redécouvert. De son vivant méprisé par la critique qui l’accuse de peindre des « puérilités », on commence enfin à comprendre sa recherche de « formes éternelles » grâce à la géométrisation. Picasso voit ses tableaux, comprend immédiatement le génie de Cézanne et s’en inspirera largement pour développer le cubisme à partir de 1907.

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L’homme à la pipe témoigne d’un apport majeur du peintre : il restructure l’Impressionnisme par des touches toutes orientées dans le même sens, pour donner une clé de lecture de l’œuvre. Mais il ne s’attache pas forcément aux détails : dans la Dame en bleu, on voit que les doigts du personnage sont simplifiés à l’extrême. Il procède de façon similaire pour ses natures mortes : dans Nature morte aux fruits, les reflets bleus sur le chiffon donnent également une direction de lecture.

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L’homme à la pipe, Cézanne (1890-92)
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La dame en bleu, Cézanne (1900)
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Nature morte aux fruits, Cézanne (1879-80)

Avec Picasso, Matisse est l’artiste le plus représenté dans la collection. L’artiste et le collectionneur entretiennent des relations d’amitié, Matisse sera même invité du Palais Troubeskoï. Chtchoukine fait véritablement preuve d’audace lorsqu’il achète les toiles d’un Matisse complètement incompris et même considéré comme choquant à l’époque. Chtchoukine lui-même n’aime pas toujours ses œuvres, ce qui ne l’empêche pas de passer régulièrement des commandes à Matisse ! Sous les moqueries de ses visiteurs, Chtchoukine décrochera d’ailleurs les tableaux La musique et La danse faites spécialement pour lui par Matisse ! Pris de remords, il finira par s’en excuser auprès de Matisse et les raccrochera. Il achète également Les capucines à la danse, reprise de l’œuvre Danse sous forme de nature morte. Matisse y cherche l’harmonie de la figure et du fond, comme une métaphore de l’ordre du monde.

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Les capucines à la danse, Matisse (1912)
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La chambre rouge, Matisse (1908)
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Nature morte en camaïeu de bleu, Matisse (1909)

La quête d’harmonie est également au cœur du travail de Gauguin. Cet agent de change se convertit à la peinture après sa rencontre avec Pissarro et dilapide sa fortune. Fatigué par la civilisation et après une grave dispute avec Van Gogh, il part pour Tahiti en 1891, revient en France puis repart aux îles Marquises en 1901. Il est le premier à ne pas poser un regard colonialiste sur les polynésiens et renouvelle son style en s’inspirant de la sculpture tahitienne. Matisse aussi a fait un voyage en Polynésie, on retrouve d’ailleurs chez lui les motifs du paréo de la jeune femme de On l’appelle Vaïaraumati !

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On l’appelle Vaïaraumati, Gauguin (1892)

Le goût très ouvert de Chtchoukine va jusqu’à se porter vers l’art asiatique (chinois et coréen), comme le montre le Portrait du patriarche Tchan Mei Laotse peint sur soie. Je préfère personnellement le Portrait de Sin Him, œuvre coréenne épurée où l’artiste se concentre sur les traits du visage du personnage, à l’expression vénérable mais avec une pointe de ruse ou de malice.

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Portrait du patriarche Tchan Mei Laotse, artiste chinois inconnu
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Portrait de Sin Him, artiste coréen inconnu (17e siècle)

Van Gogh reprend une approche similaire pour son Docteur Rey, mais rajoute un fond coloré. Il s’agit du médecin qui a soigné Van Gogh après la crise d’épilepsie au cours de laquelle il se coupe l’oreille. C’est l’une des rares personnes ayant accepté de poser pour Van Gogh, même les prostituées refusent de peur que cela nuise à leur réputation ! Pour remercier le docteur, Van Gogh lui fera don de son portrait. D’ailleurs si Van Gogh n’a vendu qu’une seule toile dans sa vie, il en a donné beaucoup, en général en échange de pigments. Mais dans Les arènes d’Arles, pas besoin de modèle : il croque les spectateurs malgré eux !

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Le Docteur Rey, Van Gogh (1889)
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Les arènes d’Arles, Van Gogh (1888)

L’exposition s’attache également à faire dialoguer les œuvres des maîtres européens avec celles de l’avant-garde russe. Car toute une génération de jeunes artistes est formée chez Chtchoukine ! Le plus radical est certainement Malévitch et son Carré noir sur fond blanc, qui ose se débarrasser de l’héritage des précédents artistes et proposer quelque chose de radicalement nouveau. Il cherche à revenir à l’essence de la peinture, qui redevient complètement autonome sans avoir besoin de faire référence à la réalité.

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Carré noir sur fond blanc, Malévitch (1915)
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Le printemps, Mikhail F. Larionov (1912)
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Construction sur fond blanc (Robots), Alexandre Rodtchenko (1920)
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Construction, Lioubov Popova (1920)

Une exposition assez incroyable donc, qui mêle de multiples chefs-d’œuvre de l’Impressionnisme jusqu’à Malévitch et aux avant-gardes russes. Elle connaît un tel succès qu’elle est prolongée jusqu’au 5 mars 2017, à la Fondation Louis Vuitton, 8 Avenue du Mahatma Gandhi dans le 16e arrondissement. Si vous ne connaissez pas l’endroit, l’architecture du bâtiment lui-même vaut bien une visite !

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2 réflexions sur “L’expo de l’année : la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton

    1. Un grand merci Emmanuelle, je suis ravie que l’article t’ait intéressée ! La collection est tellement abondante en chefs-d’oeuvre qu’il faut faire des choix pour la commenter… A bientôt !

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