L’art africain à l’honneur chez Christie’s

Christie’s met en vente le 27 juin prochain la collection d’art africain Futur antérieur du couple Durand-Dessert. Déjà exposée à la Monnaie de Paris en 2008 sous le titre Fragments du Vivant : sculptures africaines dans la collection Liliane et Michel Durand-Dessert, la collection témoigne de l’esprit avant-gardiste de ces grands pionniers du marché de l’art contemporain, qui ont ouvert leur galerie en 1975. De l’Arte Povera aux arts dits « premiers », ils n’hésitent pas à sortir des cadres établis pour affirmer un goût bien marqué et visionnaire.

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Façade du 9 rue Matignon à Paris

C’est avant tout une fascination pour l’universel qui s’exprime dans leur collection : la recherche d’objets à la fois archaïques et futuristes, transcendant les catégories. Cette vision d’une continuité de l’art, qui reflète celle de l’humanité, recrée le lien entre art premier et art contemporain, art ancien et art à venir. D’ailleurs dès le tout début du XXe siècle, le courant « primitiviste » traverse toutes les avant-gardes, de Derain à Picasso en passant par Dada et les Surréalistes, et imprègne encore l’imaginaire contemporain.

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Vue de l’exposition

 

Une esthétique du fragment

La collection est fortement marquée par un amour des œuvres fragmentaires, dont la matière porte la trace du temps. Exposés à des conditions climatiques difficiles, les objets africains sont souvent incomplets, morcelés, érodés par les éléments. Le temps devient alors lui-même sculpteur, retouchant les pièces, leur donnant une apparence accidentée ou même tourmentée. Leur patine change, devient plus tactile : on a irrésistiblement envie de les toucher, comme une façon d’accéder à leur mémoire intime, cachée sous la surface.

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Statue communautaire Songye, région Eki (République Démocratique du Congo)

La statuette dit Maternité Bamana est le parfait exemple d’une sculpture en bois symbole de pouvoir, pourtant abandonnée dans la nature où elle s’est progressivement érodée. Elle représente une déesse-mère à la posture noble et majestueuse. Son visage est déterminé et autoritaire, mais sa partie inférieure au modelé doux évoque une féminité sensible. L’enfant est soudé contre elle : la femme le protège mais tire aussi de lui sa force.

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Maternité Bamana, Mali (fin XVIIIe-début XIXe siècle)

Les aspérités fondent alors l’histoire de l’objet, qui prend une dimension tout à fait nouvelle, comme pour cette Statue Kantana du Nigéria : parsemée de trous ou cabossée, sa surface irrégulière renforce l’abstraction de la forme voulue par l’artiste. Témoin muet des vies humaines qui arrivent et qui passent autour d’elle, la sculpture parvient à nous transmettre, grâce à sa force de présence, un peu de ces existences sur lesquelles elle a veillé. L’acceptation, et même la recherche de la fragmentation dans l’art, nourrit notre imaginaire mais a surtout été le préalable incontournable à la reconnaissance d’un art africain majoritairement parcellaire.

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Statue Kantana, Nigéria

Cette force du fragmentaire est particulièrement remarquable avec la Statuette Bassa, au visage anguleux comme celui d’un masque et à la surface scarifiée. Plus portrait qu’objet de culte, sa nuque bossue pourrait symboliser la richesse de la personne représentée. Même si ses jambes et ses mains ont disparu, cette figure noble et à l’ornementation mystérieuse n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction.

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Statue Bassa, Libéria

 

Diversité et ouverture

Le visiteur qui pénètre dans l’exposition de la collection chez Christie’s est immédiatement frappé par l’extrême diversité des œuvres présentées : diversité des matériaux, des surfaces, des styles, mais aussi des lieux de provenance – même si environ un tiers de la collection provient du Nigéria. Les Durand-Dessert ont commencé par collectionner des terres cuites, mais ont vite étendu leur champ d’investigation à d’autres matières. Leur regard, forgé par les audaces d’un art contemporain multiforme, se pose sur la variété de l’art africain avec passion et émerveillement.

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Femme agenouillée, terre cuite du delta intérieur du Niger – Mali (XVe-XVIe siècle)

Initié dans les années 80, leur travail de découvreurs se prolonge jusqu’aux années 2000, entre la Centrafrique, les zones côtières ou le Nigéria. Malgré leur diversité de formes, les œuvres africaines ont des points communs qui justifient de parler d’art africain au sens large. C’est avant tout dans leur fonction, rituelle ou sociale, qu’il faut rechercher ces récurrences. Les pièces dites « reliquaires » servaient à protéger l’esprit des ancêtres, en lien avec les cultes animistes. Elles étaient souvent placées sur une boîte contenant des restes des défunts.

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Figure de reliquaire Kota, Gabon

D’autres statues ont une fonction guérisseuse : percées de clous par lesquels le chaman active son pouvoir, la statuette détecte la cause du mal du patient et y remédie. Car en Afrique, tout est lié : la source d’une maladie n’est ni le hasard ni la malchance, mais bien l’action d’une autre personne ou de soi-même.

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Statue Bembé, République Démocratique du Congo

Quant aux masques, ils peuvent représenter l’esprit d’un ancêtre ou servir à le piéger pour l’empêcher de nuire. Certains sont aussi utilisés, comme les sculptures, lors du rite d’initiation au cours duquel l’enfant passe directement au statut d’adulte. Cependant les interprétations de ces œuvres sont complexes, multiples et peuvent varier au sein d’une même communauté selon le niveau d’initiation de chacun.

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De gauche à droite : Masque Bassa (Libéria), masque Dan (Libéria), masque Wè (Côte d’Ivoire)
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Figure d’autel – Masque Kaka – Cameroun

 

Les œuvres du Nigéria, une collection dans la collection

35 œuvres sur les 105 présentées sont d’origine nigériane. Après la guerre du Biafra dans les années 60, une vague d’objets arrive en Europe, provoquant un véritable choc esthétique. L’usage des clous, du bois, du cuir… étonne et fascine une poignée de collectionneurs, à une époque où cet art est complètement méconnu. Le Nigéria est aussi le pays ayant la plus ancienne tradition plastique, et a pu bénéficier d’un laissez-faire des colons britanniques en termes d’expression de la culture.

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Figure d’autel Igala, Okega – Région d’Ibaji, Nigéria

Mosaïque d’ethnies, le pays dispose d’une richesse culturelle immense. Le Sud-Est surtout, près de la frontière camerounaise, est un territoire de la taille d’environ un quart de la France mais regroupe des dizaines de peuples. Les transferts entre Nigéria et Cameroun ont encore alimenté la dynamique culturelle de la région. A l’intérieur d’une même ethnie, la variété stylistique des productions artistiques peut être très surprenante : les deux masques Ogoni exposés ne pourraient être plus éloignés l’un de l’autre, entre la douceur arrondie du petit masque et la ligne effilée, graphique et tellement moderne du masque d’antilope.

Contrairement aux œuvres de Côte-d’Ivoire plutôt naturalistes, le Nigéria crée des sculptures nerveuses, tout en tension plastique. La virtuosité des artistes réussit à exprimer la sensation de mouvement par la simplification et la stylisation formelle. La force de cette synthèse, de ce retour à l’essence plastique, continue d’influencer nombre d’artistes occidentaux.

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Statue commémorative d’ancêtre royal, région du Nord-Est, Jukun – Nigéria

La force plastique s’exprime de façon particulièrement intense dans le chef-d’oeuvre de l’exposition, cette Statue Mbembe en bois qui trône au centre de la salle principale. Datant probablement du XVIIe-XVIIIe siècle, ce personnage assis était fixé sur le bord d’un tambour à fente monumental (fabriqué à partir d’un tronc d’arbre évidé), élément essentiel des rituels sacrés. Objet vénérable à la surface ravinée, il représente probablement la femme d’un guerrier mythique. L’expression de douceur sereine du visage, l’harmonie des lignes de la tête, la posture méditative sont en alliance parfaite avec sa texture usée par le temps et les intempéries.

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Statue Mbembe – Région Ewayon River, Etat de Cross River, Nigéria (XVIIe – XVIIIe siècle)

 

Des chefs-d’œuvres intemporels

Mais la collection présente aussi des œuvres de l’art africain dit « classique », c’est-à-dire essentiellement de Côte d’Ivoire, Congo et Gabon. L’art de ces pays est celui qui a été connu en premier en Europe. L’art des Fang du Gabon a été popularisé par le marchand d’art Paul Guillaume, l’un des premiers à avoir organisé des expositions d’art africain au début du XXe siècle, et qui expose également les artistes de l’Ecole de Paris (Soutine, Modigliani, Van Dongen…). Sa collection est présentée depuis les années 80 au musée de l’Orangerie à Paris, où récemment une remarquable exposition a exploré les liens entre Dada et l’art africain.

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Statue Kongo-Yombé, Nkisi Nkondi – République Démocratique du Congo

La vente de Christie’s inclut un chef-d’oeuvre absolu de cet art Fang. Cette effigie d’ancêtre a des proportions éclatées : épaules larges, tête volumineuse au nez géométrique aplati, avant-bras et mollets massifs, ventre allongé mais jambes très courtes. Elle peut choquer notre œil occidental par son évocation d’un corps d’enfant tout en représentant un ancêtre – donc un vieillard. Mais il s’agit avant tout d’une image symbolique, en lien avec les traditions orales. Des copeaux de bois ont été prélevés sur la statuette, confirmant sa puissance magique : cette substance ancestrale permettrait de fortifier certains médicaments.

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Statue Fang Guillaume-Matisse, Eyema Byeri – Gabon

L’esthétique décorative de certaines pièces les rend encore plus captivantes : les sculptures Fon des peuples de la côte et leurs colliers de coquillages, ou encore les statues bleu de Prusse du Bénin à partir de la fin du XIXe, dont le bleu intense est bien en avance sur le bleu Klein ! Ces sculptures spectaculaires étaient disposées à l’intérieur des temples sur des autels chargés d’offrandes. Elles n’étaient accessibles qu’aux adeptes du culte ou aux villageois venus les consulter.

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Buste Fon – République du Bénin
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Statues Adja – République du Bénin

Du Bénin toujours, on peut admirer une fascinante tête sculptée, surmontée de cornes et dont la foisonnante coiffure métallique couvre les yeux de la figure. Cet objet très mystérieux était placé sur un autel de libations et de sacrifices. La puissance qu’il dégage suffit seule à percevoir son statut d’objet de pouvoir.

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Statue Botchio Fon, République du Bénin

On trouve aussi des pièces rares de Tanzanie, du Soudan et même de Madagascar. Le Poteau Belanda du Soudan est une statue commémorative élevée en l’honneur d’un grand chasseur de fauves. Dans la même salle, la Statue Nyamwezi de Tanzanie représente probablement un ancêtre important. Ses membres articulés étaient peut-être manipulés par le sorcier lors des cérémonies d’enterrements.

La collection est accompagnée chez Christie’s par les œuvres contemporaines de Pino Pascali (qui sont juste exposées, mais pas vendues). Elles cohabitaient à l’origine dans la galerie des Durand-Dessert avec les œuvres africaines. Cet artiste de l’Arte Povera travaille à partir de photographies retouchées et de peintures évoquant l’art rupestre. Les Durand-Dessert ont donc su mélanger art africain et art contemporain à une époque où c’était très rare, et ce dialogue fructueux a durablement modifié notre regard.

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Oeuvres de Pino Pascali

Une collection très personnelle donc, avec une vision des objets d’art comme réceptacles d’une énergie ensuite transmise aux propriétaires. Cette approche m’a fait penser à celle de la photographe Bettina Rheims, entourée d’objets africains depuis son enfance et qu’elle a toujours considérés comme une forme de protection. On est comme hypnotisés par la force de présence et l’expressivité de ces figures, dont l’aura magnétique nous attire pour ne plus nous lâcher.

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Buste Albright-Know d’une prêtresse Fon – République du Bénin (XVIIe – XVIIIe siècle)

Pour découvrir ces œuvres troublantes, au pouvoir envoûtant comme celui des chamans qui les utilisaient, c’est au 9 rue Matignon qu’il vous faut aller ! La collection est encore présentée en accès libre et gratuit lundi 25 et mardi 26 juin de 10h à 18h, et mercredi 27 juin de 10h à 12h. Quant à la vente elle-même, elle a aussi lieu le 27 juin à 16h : elle aussi est publique, n’hésitez à venir y assister !

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Vue de l’exposition

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