Derniers jours de l’expo « Bourdelle et l’Antique » au musée Bourdelle

Le musée Bourdelle est vraiment charmant, c’est l’un des petits musées parisiens que j’adore découvrir. Il m’a rappelé le musée Zadkine, lui aussi consacré à l’un des grands sculpteurs du début du XXe siècle, ou encore le musée Delacroix, petit bijou un peu caché dans les petites rues derrière Saint-Germain-des-Prés. Tous les trois ont un jardin paisible qui peut être un véritable refuge face à l’agitation parisienne, et chacun permettent de visiter l’atelier de l’artiste.

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L’atelier de l’artiste
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Le premier jardin du musée

Au musée Bourdelle, il y a même deux jardins : l’un donne sur la rue et l’autre est aménagé dans une petite cour derrière le premier bâtiment du musée. S’y promener est très agréable ! On peut même monter au premier étage pour avoir une vue d’en haut sur le premier jardin et admirer les bas-reliefs Apollon et les neuf Muses, réalisés par Bourdelle pour la façade du théâtre des Champs-Elysées. Quant au Grand Hall en bas, il est très impressionnant : une hauteur de plafond immense et des oeuvres monumentales qui nous font nous sentir tous petits !

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Vue du jardin intérieur
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Vue depuis le premier étage
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Apollon et les neuf Muses, pour la façade du théâtre des Champs-Elysées (1912)
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Vue du Grand Hall (exposition permanente)

Mais c’est surtout de l’exposition temporaire du musée que j’aimerais vous parler aujourd’hui : « Bourdelle et l’Antique ». Petite expo installée au sous-sol du musée, elle montre comment un sculpteur résolument moderne comme Bourdelle, élève de Rodin, s’est inspiré des modèles et sujets antiques pour renouveler son art et sortir de l’ombre de son maître.

Après une première section dédiée à la copie des modèles antiques, faisant partie de la formation de l’artiste et qui montre d’où lui vient ce goût, l’expo s’organise autour de 7 chefs-d’oeuvre au sujet tiré de personnages mythologiques : Pallas-Athéna, Apollon, Héraklès, Cléopâtre (la seule à être une figure historique mais devenue dans la conscience collective une figure mythique), Pomone, Pénélope et le Centaure.

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Bourdelle a commencé par copier les modèles antiques

On est loin des grandes expos plus « flamboyantes » du Grand Palais ou d’Orsay, mais cette expo vaut cependant le détour. Le parcours est agréable et les espaces variés : après la section introductive dans un long couloir qui donne l’impression de pénétrer dans un lieu mystérieux, le visiteur descend l’escalier et est surpris par une vue plongeante sur un premier grand espace où trône la Pallas, avec pour contrepoint la Méditerranée de Maillol. On aperçoit déjà au fond les têtes d’Apollon et d’Héraklès qui sauront plus tard nous captiver. Elles montrent une recherche d’épure, de synthèse des formes pour parvenir à la sculpture absolue, ce qui leur donne une grande force expressive.

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Superbe vue en descendant l’escalier !
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Apollon, tête avec base carrée (1900-1909)

Ce n’est qu’en arrivant au bout de cet espace qu’on peut enfin apercevoir à droite la sculpture qui est pour moi l’une des deux pièces maîtresses de l’exposition : l’Héraklès archer. Je suis restée longtemps à admirer cette sculpture incroyable qui nous surplombe légèrement depuis son socle. Cette disposition est particulièrement judicieuse car elle nous permet de voir le bas du corps du héros à hauteur de nos yeux, et de devoir lever les yeux pour apercevoir les détails de son visage et de suivre du regard son arc interminable.

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Héraklès archer, grande étude (1906-1909)

Cette sculpture montre à elle seul le génie de Bourdelle. Il réussit à produire une oeuvre d’une puissance et d’une force remarquables, à la fois archaïque par ses références aux débuts de l’art grec et même à la sculpture médiévale romane pour le visage du héros, mais aussi radicalement moderne par sa composition : le jeu entre les vides et les pleins, la position novatrice de l’archer, la volonté de simplification des traits de la figure anguleuse qui fait penser au cubisme. On a bien la preuve que l’Antiquité et l’archaïsme servent ici la création par Bourdelle de nouvelles formes sculpturales foncièrement modernes.

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A gauche : Henri Laurens, Musicienne à la Harpe (1937-1967) – Au centre : Jacques Lipchitz, Etude pour David et Goliath (1933) – A droite : Bourdelle, Héraklès tireur d’arc, dit aussi L’archer grec (1929). Laurens et Lipchitz ont pu être inspirés par l’Héraklès de Bourdelle

La Tête de Cléopâtre montre encore plus nettement son inspiration primitiviste, avec son visage géométrisé clairement antiquisant. Elle est l’occasion de comparaisons fructueuses avec les Tête de femme de Modigliani et de Picasso, ou encore la Tête d’homme de Zadkine. On voit alors bien que cette tendance au primitivisme était répandue parmi les artistes de l’époque, comme forme de « retour à l’origine », à la pureté des formes, à la force première de l’art pas encore encombré du fardeau de la civilisation.

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Tête de Cléopâtre (1908)

J’ai été moins touchée par Le Fruit (représentant Pomone, la nymphe romaine des fruits), qui est cependant intéressante car la simplification de sa forme rappelle celle des Baigneuses de Cézanne, et témoigne de l’influence des compositions du symboliste Puvis de Chavannes sur Bourdelle. On peut aussi y trouver des réminiscences du Génie funéraire de Rodin.

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Le Fruit, grand modèle définitif (1902-1911)

Je lui ai préféré Pénélope, symbole de la fidélité conjugale qui attend 20 ans le retour de son mari Ulysse (10 ans de la Guerre de Troie puis 10 ans pour revenir sur son île d’Ithaque après avoir affronté de multiples dangers). Encore une fois en surplomb du spectateur, elle en impose par sa monumentalité. Mais elle est surtout intéressante parce qu’elle va à l’encontre de la tradition du Beau classique aux proportions idéales : son corps massif est disproportionné par rapport à sa tête. Elle n’en est que plus émouvante par sa présence physique troublante.

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Pénélope avec socle (1905-1912)

Après l’enchaînement des petites salles précédentes, on débouche sur le dernier espace de l’exposition, plus vaste, qui présente ma deuxième oeuvre préférée de l’exposition, Centaure mourant. On est d’abord frappé par sa monumentalité, puis ému par la détresse qui se dégage du personnage : sa tête complètement basculée sur le côté, qui donne l’impression qu’il n’a pas de cou, ses yeux clos, ses bras rejetés en arrière comme une forme de résignation, d’acceptation de son destin. La puissance que l’on attend d’une telle créature est complètement anéantie pour laisser voir sa faiblesse et sa fragilité.

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Centaure mourant, version imberbe (1911-1914)

Une expo donc très réussie, qui permet de redécouvrir un sculpteur incontournable autour de quelques-uns de ses plus grands chefs-d’oeuvre, et qui bat en brèche le cliché selon lequel archaïsme et modernité seraient incompatibles. Les oeuvres réunies autour de chaque oeuvre clé montrent bien les influences qui ont permis leur création, et parfois aussi leur postérité chez d’autres artistes qui s’en sont inspirés. Dommage que certains cartels soient mal éclairés et donc peu lisibles, mais c’est un détail.

Mais attention, l’expo n’est ouverte que jusqu’à dimanche soir prochain ! Je vous recommande vraiment d’y aller au 18 rue Antoine Bourdelle à Paris 15e (moins de 15 minutes à pied du métro Montparnasse). Et pour ceux qui seraient concernés, l’entrée est gratuite pour les étudiants en art et histoire de l’art !

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Sapho (1887-1925)

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