Cy Twombly est aussi à la galerie Gagosian !

Vous avez peut-être déjà entendu parler de l’artiste américain contemporain Cy Twombly, qui est exposé en ce moment au Centre Pompidou. Mais saviez-vous qu’une autre expo Cy Twombly a lieu en ce moment à Paris dans l’une des plus prestigieuses galeries d’art du monde ?

Il s’agit de la galerie Gagosian dans le 16e arrondissement. Larry Gagosian, qui a commencé par vendre des posters et des affiches, s’est imposé comme le plus grand marchand d’art américain à partir des années 80. Il représente les plus grands artistes, de Picasso à Koons en passant par Warhol… Rien que ça ! N’hésitez pas à suivre le programme d’expositions de cette galerie, elles sont toujours de grands événements.

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En ce moment, c’est le cycle Orpheus de Cy Twombly qui est à l’honneur. Si comme moi vous n’êtes pas spécialistes d’art contemporain, vous risquez d’être d’abord désorientés, voire un peu perplexes ! De grandes toiles au fond blanc, avec des signes étranges éparpillés et le mot « Orpheus » comme leitmotiv… ? On a tous plus ou moins le réflexe de chercher du sens, de se demander ce que l’artiste a bien pu vouloir dire ! Je vous conseille pourtant de prendre un temps de découverte des œuvres, pour voir si elles font surgir des émotions ou des souvenirs, vous poser des questions, réfléchir à ce qu’elles évoquent pour vous… Il n’y a que des bonnes réponses !

Mais j’étais quand même bien contente de faire la visite avec un historien de l’art pour en apprendre davantage sur l’artiste et son travail. Enrichies d’un contexte et d’éléments d’interprétation, les œuvres prennent un sens différent qui permet de les apprécier davantage.

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Cy Twombly est né en 1928 en Virginie, dans un milieu rural. Passionné par le dessin et la peinture depuis l’enfance, il prend des cours avec l’artiste espagnol Pierre Daura, ancien élève du père de Picasso ! C’est grâce à lui que Twombly découvre les mouvements d’avant-garde européens. Il intègre ensuite plusieurs écoles d’art, d’abord à Boston puis à l’Art Student League de New York, où il fréquente les expressionnistes abstraits à partir des années 50. Il y rencontre Robert Rauschenberg (son futur compagnon), qui l’encourage à intégrer plutôt le Black Mountain’s College. Ce « Bauhaus à l’américaine » forme à toutes les disciplines d’avant-garde : les arts plastiques mais aussi la musique, la danse… Cy Twombly bénéficie dès cette époque d’une grande reconnaissance de ses professeurs, qui le considèrent comme un génie.

Pourtant, il a des envies d’ailleurs. L’Amérique post 2e guerre mondiale est en proie au Maccarthysme qui réprime les libertés artistiques. Pendant cette époque, les artistes parlent peu de sujets sociétaux, pour éviter d’être inquiétés. Ainsi dès l’obtention de sa Bourse, Twombly part voyager en Europe avec Rauschenberg. Il sera très marqué par sa découverte de l’Italie et du Maroc : les sites, les paysages et surtout les différentes écritures et signes inconnus et poétiques. Il en gardera l’idée forte de raconter des histoires grâce à des signes non déchiffrables mais très évocateurs.

C’est à partir de là que son style évolue. Il remet en cause l’espace pictural en proposant des fonds blancs repeints de multiples fois et en faisant éclater la composition classique. Il s’oppose ainsi clairement à l’idée de l’art comme produit fini, avec une répartition égale de la couleur et une structure tripartite. Au contraire, le regard doit naviguer sur ses toiles, on est perdu dans leur immensité comme dans un paysage. Il renouvelle aussi le geste artistique avec une approche plus brutale voire violente, une écriture rapide et des éclats, des griffures ou même des trous dans la toile.

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Il s’éloigne donc des conceptions picturales classiques, mais il est également en rupture avec les autres artistes américains de son temps. Car l’art américain d’après-guerre (représenté par Pollock, Rothko, Kline ou de Kooning) est profondément démocratique : il veut utiliser des signes immédiatement compréhensibles, sans narration, pour que tout le monde puisse y accéder sans barrière culturelle.

Or si Twombly est à la recherche de signes « primordiaux », il intègre aussi à ses tableaux des références très cultivées. Et si ses toiles paraissent simples, elles sont en fait très longues à réaliser (jusqu’à 2 ans) ! Ses premières expositions aux US seront d’ailleurs très mal accueillies par les critiques : ces fonds blancs à motifs dispersés ne cadrent pas avec la peinture américaine de l’époque aux fonds noirs, rouges, très bruyantes.

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C’est en Europe qu’il obtient d’abord une reconnaissance de son travail. A la fin des années 1950, il s’installe à Rome (jusqu’à sa mort en 2011) où il expose beaucoup. Il deviendra peu à peu un véritable artiste patrimonial européen : ses œuvres sont commentées par le grand Roland Barthes, et Le Louvre lui commandera même une œuvre pour le plafond de la salle des Bronzes, inauguré en 2010. En comparaison, il faut attendre les années 2000 pour qu’une petite salle de musée lui soit consacrée aux Etats-Unis !

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Salle des Bronzes du Louvre avec le plafond de Cy Twombly

Le cycle de peinture présenté dans la galerie s’attache au mythe d’Orphée. Ce héros est considéré comme l’inventeur des arts dans la mythologie grecque. Apollon lui offre sa lyre, à laquelle il ajoute 2 cordes pour inventer la cithare. Avec son instrument, il réussit à apprivoiser les bêtes sauvages et même à émouvoir les pierres. Lorsque son grand amour – la nymphe Eurydice – meurt d’une piqûre de serpent, sa souffrance est telle qu’il émeut les Dieux. Autorisé à descendre aux Enfers, où il réussit à charmer le Dieu Hadès et sa femme Proserpine. Il peut alors ramener Eurydice dans le monde des vivants, à une condition : elle sera derrière lui mais il ne devra jamais se retourner pendant leur longue remontée vers la sortie.

Vous connaissez sûrement la fin de l’histoire : alors qu’il ne leur reste que quelques mètres à parcourir, Orphée n’entend plus les pas d’Eurydice et se retourne. Il la perd alors à jamais…  La fin d’Orphée est encore plus tragique : il perd tout goût à la vie et ne prête plus attention aux Ménades, les compagnes de Dionysos. Humiliées, leur châtiment est terrible : elles le découpent en morceaux !

Véritable religion chez les grecs, l’Orphisme a eu une longue postérité : il fascine Apollinaire puis Cocteau, et en 1953 Pierre Henry compose Le Voile d’Orphée, symphonie de musique électronique qui a inspiré le tableau de Twombly du même nom. L’artiste s’inspire également des Sonnets à Orphée du poète Rilke.

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Le Voile d’Orphée

Le choix de ce sujet montre l’importance des références littéraires et antiques pour Twombly. Il écrit d’ailleurs le mot « Orpheus » en grec, comme s’il s’adressait à des lecteurs éclairés. Mais son geste d’artiste est aussi violent, porté par une grande énergie plastique. Il propose un art total en mélangeant lecture, émotion visuelle et rythme de la composition. Car rien n’est laissé au hasard : les lettres du mot Orpheus suivent une ligne diagonale, symbolisant à la fois la chute et la remontée d’Orphée. Le « O » évoque la cavité des Enfers où la vie du héros se joue. Quant aux lettres de son nom, elles sont éparpillées comme les morceaux d’Orphée assassiné.

Dans le fond du tableau, on distingue à peine un mot écrit à l’envers : Hera, Mars ou Venus. Ces inscriptions des noms de Dieux antiques transforment les toiles en palimpsestes (manuscrit déjà utilisé, dont on efface les inscriptions pour pouvoir le réutiliser). C’est une véritable métaphore de l’art, qui a eu une longue histoire et dont nous sommes les héritiers.

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Pourtant au-delà de leur sens premier, Twombly propose surtout des mots évocateurs : « Mars » peut faire surgir toutes sortes d’images et de pensées très différentes pour chaque spectateur. L’artiste produit avant tout du mystère – on comprend pourquoi il est exposé à Pompidou en même temps que Magritte, qui lui aussi joue beaucoup sur le mystère des mots et des images ! Il sème des indices et le spectateur doit mener l’enquête pour comprendre l’œuvre. Il associe par exemple dans l’une de ses toiles une peinture de coucher de soleil, les mots « baie de Naples » et les mots Orpheus et Dionysos pour faire naître des évocations et une forme de fascination.

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L’œuvre de Twombly est ainsi pleine de paradoxes : du plein qui paraît vide, des références culturelles mais art du geste primitif, des signes éparpillés mais une composition toujours présente. Son univers est à la fois mental et visuel. Le sujet d’Orphée lui-même évoque le paradoxe de l’art : l’art d’Orphée est parfait et peut vaincre la mort, mais c’est l’être humain et ses peurs qui lui enlèvent son pouvoir.

Ce sont ces contradictions qui font de Twombly un artiste passionnant, à la frontière entre l’état le plus haut de la civilisation et le retour à l’essence de l’art avec des formes simples à la base du geste artistique.

N’hésitez pas à aller voir le cycle Orpheus jusqu’au 18 février à la galerie Gagosian, 4 rue de Ponthieu dans le 8e à Paris. Et bien sûr l’exposition du Centre Pompidou est incontournable, vous retrouverez bientôt un article dessus sur le blog !

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