Les incroyables énigmes de Magritte au Centre Pompidou

L’exposition Magritte La trahison des images au Centre Pompidou est pour moi incontournable, ne serait-ce que par sa sélection impressionnante d’œuvres du peintre surréaliste. Vous y retrouverez forcément au moins une œuvre que vous connaissez et vous pourrez aller plus loin en découvrant la diversité de son œuvre !

Au-delà de cette sélection, le parti-pris de l’exposition est de chercher à montrer l’influence de la philosophie (y compris des mythes grecs antiques) sur Magritte : c’est un angle que je trouve personnellement passionnant en tant qu’amatrice de philosophie et de mythologie, mais aussi parce qu’il me semble toujours intéressant de faire des ponts entre les arts et les lettres ! Même si en parcourant l’exposition, le lien semble discutable pour certaines œuvres…

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Vue de l’exposition

En tout cas, ce qui sûr car Magritte l’a affirmé lui-même, c’est sa volonté de traduire des idées par des images, et surtout de créer de nouvelles images qui n’existent pas dans le réel. Et ces images qu’il crée sont bien étranges… On peut tenter d’en déchiffrer le sens, mais beaucoup de ses tableaux restent des énigmes ! Je vais donc avant tout vous montrer quelques-unes de ces images, en proposant des pistes d’interprétations en lien avec le parcours d’exposition. Mais c’est surtout à chacun de s’en faire sa propre idée !

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La clairvoyance (1936)

La première partie de l’expo montre comment Magritte associe différents objets entre eux pour créer une nouvelle esthétique. Il cherche des solutions à des problèmes tels que : si une locomotive et une cheminée ont comme point commun la fumée, comment les rapprocher picturalement ? La solution est La Durée poignardée, où le peintre rapetisse la locomotive pour la faire rentrer dans la cheminée. La rencontre inattendue de ces deux images en crée une nouvelle, où s’invite la poésie !

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La Durée poignardée (1938) – www.claudiovianini.com

Un autre problème posé et résolu par Magritte est : comment faire un tableau avec un verre d’eau ? La symbolique de cet objet à la fois contenant (d’eau) et « transperçable » (par la lumière) a intrigué le peintre. Il commence par peindre un parapluie fermé, puis l’ouvre et place le verre à son sommet : cela donne Les Vacances de Hegel, qui sera vendu pour plus de 10 millions de dollars ! Magritte réussit encore une fois à dépasser le côté utilitaire de l’objet pour le poétiser, lui donner une nouvelle réalité surréaliste.

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Les Vacances de Hegel (1958)

C’est finalement du mystère que peint Magritte ! Et le mystère doit faire réfléchir, comme dans son tableau rébus L’alphabet des révélations, qui suscite des interrogations : pourquoi cette opposition de noir et de blanc ? Pourquoi rien de « lisible » n’est représenté à gauche… ?

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L’alphabet des révélations (1929)

Magritte aime aussi beaucoup jouer avec les décalages visuels. Ainsi dans Eloge de la Dialectique, on a un espace extérieur de nuit ramené dans un espace intérieur… Cela donne au tableau une atmosphère très étrange. On reste fixé devant, on cherche à comprendre. En mélangeant style réaliste (à la technique parfaite) et scène irréelle, Magritte est l’un des rares peintres à pouvoir nous intriguer à ce point !

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Eloge de la Dialectique (1937)

On peut toujours tenter des réponses : dans La Colère des Dieux, un jockey est perché sur le toit d’une voiture – or les critiques ont cru reconnaître Lénine assis sur la banquette arrière… Car Magritte a adhéré trois fois au Parti Communiste. C’est une interprétation possible mais rien d’explicite ne permet de l’affirmer avec certitude.

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La Colère des Dieux (1960)

L’explication est parfois plus facile à l’aide de sources littéraires et bien sûr surréalistes : La folie Almeyer est ainsi inspirée d’un livre de Conrad, et les motifs des racines et de la tour médiévale sont typiques du surréalisme.

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La Folie Almeyer (1951)

Dans la deuxième partie de l’expo, c’est le lien entre les images et les mots qui est en question. Dans La lecture défendue, on peut lire le mot « Sirène » ou « Irène ». Les doigts forment un « i » qui fait partie du mot, mais paradoxalement ils semblent en parasiter la lecture…

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La Lecture défendue (1936)

Quant au tableau La clé des songes, il pose la question de l’arbitraire du langage : si dans les trois premières cases le texte et les images ne correspondent pas, n’est-ce pas parce qu’on aurait aussi bien pu en choisir d’autres ? Pourquoi ceux-là en particulier ? Et pourtant dans la dernière case, le mot et l’image correspondent… Magritte brouille toujours les cartes pour nous empêcher de nous arrêter à une seule interprétation !

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La clé des songes (1935) – dailyserving.com

Il ne faut pas oublier la dimension ludique de l’œuvre de Magritte. L’exposition donne des exemples de toutes les formes de jeux sur les mots qu’il a explorées :

  • Le mot qui se dissout dans le paysage (L’art de la conversation)
  • L’image qui remplace le mot (La voix de l’absolu)
  • Les mots qui remplacent les éléments du paysage (Le masque vide)…
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L’art de la conversation (1950)
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La voix de l’absolu (1955)
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Le masque vide (1928)

Et bien sûr la contradiction entre l’image et le texte avec la très célèbre pipe de La trahison des images, qui donne son nom à l’exposition. Plus loin, Ce n’est pas une pomme pourrait laisser penser à une pure reprise de la même idée. Mais ce qui était une légende dans le précédent tableau devient ici un titre qu’on lit avant de regarder l’image… Cela change complètement le rapport au tableau !

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La trahison des images (1929)

La question du double et de l’ombre est au cœur de la troisième salle, avec par exemple Tête d’enfant et son jeu sur les ombres qui ne correspondent pas. Dans Le principe d’incertitude, l’ombre se transforme en oiseau : on ne peut plus dire à quel être ou objet appartient l’ombre !

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Le principe d’incertitude (1944)

Dans La Tentative de l’Impossible, la peinture et le modèle se confondent : le peintre est-il dans la toile ou au contraire la peinture est-elle sortie de la toile ?

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La tentative de l’impossible (1928) – Crédits : René Magritte / ADAGP / Exposition Centre Pompidou

Quant au célèbre et intrigant Le double secret, il s’attache plutôt à la question du conscient et de l’inconscient : on n’arrive pas du tout à savoir ce qu’il y a à l’intérieur de soi… Magritte a pourtant expliqué que les étranges boules de métal évoquaient les grelots des chevaux de trait de sa campagne natale. Pour moi, ils évoquaient plutôt des morceaux de métal envahissant le corps humain… Je dois regarder trop de films de science-fiction !

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Le double secret (1927)

L’avant-dernière salle fait le lien entre certaines œuvres de Magritte et l’allégorie philosophique de la caverne de Platon. Résumée rapidement : des hommes dans une caverne voient des ombres projetées par la lumière d’un feu. Perdus dans leur illusion, ils prennent ces ombres pour la réalité et le feu pour le soleil.

Magritte reprend en effet le thème de l’illusion dans La belle captive où le tableau est fondu dans le paysage. Dans L’Acte de foi, la grotte découpée dans la porte peut rappeler la caverne de Platon. Mais on se demande quand même si le rapprochement n’est pas un peu « tiré par les cheveux » ! D’ailleurs, la série du mur de droite n’a pas plus grand rapport avec Platon. Elle illustre ce que Magritte appelle sa « période vache » avec des œuvres plus provocatrices.

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La belle captive (1931)
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L’Acte de foi (1960)

La dernière salle évoque deux mythes grecs liés au peintre Zeuxis. Le premier raconte comment le peintre s’y prend pour faire le portrait d’Hélène, la plus belle femme du monde : il fait venir plusieurs jeunes femmes et prend pour modèle la partie du corps la plus belle chez chacune ! C’est cette idée de beauté composite qui est reprise par Magritte dans L’importance des merveilles par exemple.

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L’importance des merveilles (1927)

Le deuxième mythe parle d’un concours de peinture : Zeuxis propose une toile si réaliste que les oiseaux viennent s’y cogner en tentant de picorer les raisins peints ! Mais il ne gagne pourtant pas, car il se cogne lui-même à une peinture en croyant passer à travers un rideau… C’est son rival Parassus qui l’a dépassé grâce à son rideau peint d’un réalisme inégalé !

Le motif du rideau est ainsi à l’honneur dans les dernières toiles exposées : parfois ils cachent le ciel, parfois ils l’incarnent comme sur une scène de théâtre, parfois ils sont remplacés par un bout de paysage… Dans tous les cas, les rideaux ne sont pas de vrais rideaux !

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Les Mémoires d’un saint (1960)
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Le beau monde (1960)
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Le blanc-seing (1965)

Je suis ressortie de l’exposition avec beaucoup d’images en tête mais surtout beaucoup de questions. Magritte reconnaissait lui-même que « quelque chose cloche » dans sa peinture, ce qui pousse tout le monde à essayer de l’interpréter.

Je n’ai d’ailleurs pas parlé avant des titres de ses tableaux pour vous laisser vous interroger dessus ! Ces titres poétiques ont en fait pour objectif de restituer l’émotion que l’on ressent en regardant les tableaux. Pour les trouver, Magritte faisait tout simplement des « brainstorms » avec ses amis !

N’hésitez donc pas à aller voir cette très belle expo et à prendre le temps de rester « scotché » devant certaines images ! C’est assez incroyable de voir comment avec juste quelques éléments, Magritte arrive à recréer tout un monde…

« La trahison des images » est au Centre Pompidou jusqu’au 23 janvier 2017.

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