L’amour selon Francesco Clemente à la galerie Templon

J’ai eu la chance de découvrir la très belle série de peintures sur l’amour de Francesco Clemente à la galerie Templon. Ces œuvres post-modernes cherchent avant tout à nous toucher, presque à nous « sauter dessus », en créant une connexion directe et immédiate avec nous. Pour cela, l’artiste en appelle à des symboles simples qui parlent à tous et à des images fortes.

Clemente frappe, provoque parfois, par des œuvres aux influences diverses et qui ont une véritable force de transgression. Elles mélangent en effet des images pop, aux couleurs irradiantes ou fluos, avec des références spirituelles (chrétiennes ou hindouistes, avec des allusions au tantrisme ou à la théorie des chakras). Clemente propose même une réflexion sur l’Histoire de l’art, sur sa matérialité et sur l’empreinte de l’artiste laissée sur ses œuvres.

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Avant de parler des œuvres elles-mêmes, voici un peu de contexte pour comprendre qui est cet artiste contemporain et quelles sont ses influences.

Francesco Clemente est né en 1952 à Naples. A cette époque, l’art Italien se cherche… Car à partir du 19e siècle, une forme de dépression atteint les artistes en Italie : après avoir régné sur le monde artistique deux fois dans l’Histoire (dans la Rome Antique et à la Renaissance), puis révélé des grands maîtres comme Le Bernin ou De Chirico, le pays n’a plus autant d’impact sur l’Histoire de l’Art. Même au début du 20e siècle, le mouvement du futurisme qui se développe à partir de 1909 est en partie récupéré par le fascisme.

Mais dans les années 50, les artistes italiens trouvent un souffle nouveau et décident de se renouveler, d’expérimenter des formes d’art plus radicales. C’est la naissance de l’Arte Povera, qui utilise des matériaux dits « faibles » comme les chiffons, ou même des matériaux périssables. L’objectif est de combattre l’art patrimonial.

Or Clemente, qui suit d’abord des études d’architecture, se lie avec d’amitié avec Alighiero Boetti, l’un des représentant emblématiques de l’Arte Povera, mais aussi avec Cy Twombly (dont le travail est exposé actuellement au Centre Pompidou). Ces deux artistes, et leur façon de pousser l’art dans ses retranchements, auront une grande influence sur Clemente. Celui-ci passe de l’architecture à la photographie et au dessin, mais il évolue encore suite à son voyage en Inde avec Boetti en 1972. Là-bas, il travaille avec des artisans indiens et développe une réflexion sur un art plus ouvert, notamment autour de la poterie, des tissus… Il continuera d’ailleurs de collaborer régulièrement avec des artistes indiens dans la suite de sa carrière.

Dans les années 80, Clemente arrive à New-York. C’est un moment de remise en question pour les mouvements d’avant-garde et pour l’art conceptuel qui dominait la scène artistique depuis les années 60. Car l’art conceptuel avait une véritable dimension politique, se voulant révolutionnaire (Jean Tinguely en est l’un des précurseurs, n’hésitez pas à lire mon article sur lui ici). Mais la fin des années 70 est marquée par des crises et par l’arrivée de conservateurs au pouvoir dans de nombreux pays.

Beaucoup d’artistes décident alors de revenir vers des formes d’art plus proches du grand public, plus faciles à appréhender, qui parlent davantage à tous. C’est ainsi que naît le néo-expressionnisme, marqué par un retour au figuratif et à la forme plus familière de la peinture. Aux Etats-Unis, ses représentants sont Basquiat ou Keith Haring ; en Allemagne, Anselm Kiefer ; en France, François Boisrond ou Hervé di Rosa ; et en Italie, Clemente.

Le marché de l’art retrouve alors une nouvelle vigueur et de nouveaux collectionneurs se tournent vers les jeunes artistes. Cela profite à la carrière de Clemente qui décolle de façon impressionnante : il expose bientôt dans tous les grands musées. Il réalise également des œuvres en collaboration avec Warhol et Basquiat (dont il est le voisin), des « œuvres à trois voix » où l’ego disparaît.

La série « Pirate Heart » présentée dans l’exposition est composée essentiellement de tableaux de petits formats, ainsi qu’une sculpture monumentale appelée « Love ».

Elle frappe par son imagerie très simple autour du thème de l’amour : la très symbolique couleur rose qui domine, le cœur, les animaux et les fleurs, les symboles sexuels… Dans sa volonté de parler au plus grand monde, Clemente cherche des symboles qui fonctionnent, qui sont évocateurs pour tous. Mais ce qui m’a plu dans son travail ce sont aussi les multiples influences que l’artiste convoque : des références au tantrisme et à l’astrologie, à l’art indien et à Van Gogh, à l’Histoire de l’art mais aussi à la poésie…

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Voici certains éléments d’interprétation sur quelques œuvres exposées, proposées par l’historien de l’art avec qui j’ai fait la visite ou bien provenant de mes avis personnels. N’hésitez pas à commenter l’article pour me dire ce que vous en pensez !

Dans la première peinture, on voit un caleçon accroché sur un fil. Cela peut exprimer la puissance sexuelle car si le caleçon est accroché, c’est qu’on l’utilise peu ! Le chromatisme rose et bleu rappelle la dualité filles / garçons et se retrouve dans beaucoup d’autres œuvres de la série. On voit aussi des traces de doigt sur la toile, qui montre un rapport physique, sensuel, de l’artiste avec la peinture.

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A côté, le coeur est piqué d’un drapeau pirate, il est comme piraté par ses désirs charnels. Mais ce cœur est aussi une palette, car la peinture a également une dimension charnelle. D’ailleurs on voit très clairement la matière de la peinture sur la toile, Clemente ne cherche pas à la dissimuler mais au contraire affirme cette dimension charnelle.

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Quant à l’homme transpercé par une lance, il a bien sûr une connotation sexuelle, mais rappelle également le Christ. C’est aussi l’homme qui a fauté dans la mythologie : pour le punir, on le transperce. Ainsi Clemente fait référence à des sujets classiques, mais il permet de s’y connecter de façon plus directe, sans avoir besoin de connaître l’iconographie chrétienne. L’image est ici très simple et surtout très forte.

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Un portrait très étrange montre un personnage avec un scorpion au niveau du sexe. C’est encore un signe de puissance sexuelle, dont le scorpion est le symbole. Il y a également ici une référence aux chakras indiens, qui associent certaines parties du corps à des signes. Le personnage semble aussi androgyne : ses épaules sont larges, mais ses hanches aussi. Cela rappelle le tantrisme, dans lequel les corps et les âmes fusionnent pendant l’acte sexuel, jusqu’à ne former plus qu’un seul être mi-homme mi-femme.

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Le personnage suivant est très surprenant : il (ou plutôt elle) a une tête en forme de nuage ! Mais c’est en fait très logique, car le nuage est l’un des symboles de l’amour. Cela donne à la figure une impression de flottement. Les couleurs très irradiantes rappellent aussi l’art hindou primitif et sa façon de faire vibrer la couleur.

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Le tableau From Rilke est très personnel car il représente la femme de l’artiste. Rilke est un poète de la fin du 19e – début du 20e siècle. L’un de ses poèmes évoque l’état amoureux : même en ayant les yeux fermés, on continue de voir l’être aimé (« Eteins mes yeux, je peux te voir »… « Arrache mes bras, je te prends dans mon cœur comme dans une main »…). Ce qu’on pourrait prendre pour de la violence avec ces yeux scellés qui saignent semble donc plutôt être une métaphore du sentiment amoureux.

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Plus loin, une femme est dans une position plutôt « suggestive » ! Elle semble marcher dans un sol enneigé… Mais regardez mieux, il s’agit en fait de la barbe d’un vieil homme, dont le visage est représenté sur la gauche du tableau ! C’est presque une allégorie de la vieillesse, il ne semble pas avoir d’yeux. La femme est peut-être un souvenir, une évocation de la sexualité passée qui réveille quelque chose chez ce vieillard. Les traces de doigts sont plus que jamais présentes, comme symbole du désir, de l’acte de possession. Ils sont aussi la trace du passage du peintre. Peindre une toile, n’est-ce pas un peu comme caresser une personne ?

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J’aime particulièrement le double portrait de Clemente et de sa femme. Ses couleurs complémentaires et très vives rappellent Basquiat ou Di Rosa. L’art est ici très joyeux, c’est comme une invitation à se lancer dans une quête spirituelle et charnelle. Il réussit véritablement à nous captiver par la vibration de la couleur. Une fois sous le charme, il nous incite à ralentir, à prendre du temps pour méditer, pour nous concentrer sur les détails des œuvres.

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Pourtant, l’amour c’est aussi la rupture, la souffrance. Son personnage à tête de mort balaye comme l’être aimé peut nous balayer quand il ne veut plus de nous. Sur une autre toile, un personnage a la tête rouge qui semble au bord de l’implosion, avec l’amour qui s’échappe. Mais c’est aussi peut-être le souvenir de l’être aimé qui finit par disparaître, avec le cycle de l’oubli. Et même dans le tableau à la tête de mort, les couleurs restent joyeuses. C’est peut-être pour rappeler que la rupture est aussi le commencement de quelque chose d’autre.

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Dans le tableau Jalousie cependant, les couleurs semblent comme ternies : le personnage délaissé ne voit plus que l’objet de son amour dans les bras d’un autre, son énergie s’enfuit comme la couleur. Le rose et le bleu se ternissent comme s’ils étaient empoisonnés.

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Le tableau qui irradie le plus est pourtant celui qui fait allusion à la situation la plus tragique : la mort du peintre indien Singh, ami de Clemente. Il rappelle le style tribal peuplé de nombreux animaux de la forêt, ou encore la poésie orientale, mais dans un style moderne. L’oiseau est coupé en plein vol mais la couleur est très vibrante car le souvenir de l’ami du peintre continue d’irradier. Et selon les croyances hindoues, ce n’est qu’un recommencement grâce à la réincarnation.

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Enfin la sculpture Love présente deux personnages à la tête de nuage face à face, qui semblent bouder. Elle peut évoquer le travail à fournir pour faire fonctionner le couple après la phase de séduction. L’approche est plutôt ludique et fait penser au genre du dessin animé.

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Si l’objectif de Clémente est bien que ses toiles aient un impact immédiat sur les spectateurs… cela a complètement marché sur moi! Ce n’est pas facile à décrire mais j’ai vraiment ressenti quelque chose en regardant ses toiles, comme une sorte d’euphorie. J’ai trouvé difficile de détacher mon regard de ce rose fluo et de ce bleu qui lui répond, de ces formes à la fois simples et intenses. Et de façon plus « intellectuelle », j’aime l’idée d’un artiste ouvert sur le monde et qui prône une forme de brassage culturel. Je vous conseille très fortement d’aller y faire un tour quand vous êtes dans le quartier de Beaubourg… Mais attention, elle ne dure que jusqu’au 23 décembre !

Plus généralement, n’hésitez pas à pousser les portes des galeries. L’ambiance des galeries « muséales » (qui proposent de véritables expositions) est très différente de l’effervescence des grands musées. Ici c’est le calme qui règne, il y a plus de « vides » dans l’espace et cela facilite la respiration entre les œuvres. Vous pouvez être « dans votre bulle » et profiter des œuvres parfois complètement seul. C’est une expérience à part !

Une réflexion sur “L’amour selon Francesco Clemente à la galerie Templon

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