« L’Oeil de Baudelaire » s’expose au Musée de la Vie Romantique

Saviez-vous que le premier métier de Baudelaire était critique d’art ? Pour la première fois, une exposition est consacrée à cette passion du grand poète et présente les œuvres d’art dont Baudelaire parle dans ses écrits. Elle est une véritable plongée dans le regard de Baudelaire et nous fait partager ses points de vue sur les œuvres, du plus élogieux au plus sévère.

Au fil des salles se pose la question : Baudelaire était-il un bon critique d’art ? Si le bon critique est celui qui, visionnaire, distingue uniquement les artistes retenus par l’Histoire de l’art, le constat est mitigé : si Baudelaire admirait particulièrement Delacroix comme grand génie de son temps, il aimait aussi beaucoup Constantin Guys, aujourd’hui considéré comme un artiste mineur.

Mais ce n’est finalement pas le plus important… Car Baudelaire revendique un regard partial, subjectif et non « absolu ». Il aime des styles très différents, de Watteau à Goya en passant par Ingres. Et c’est bien cela que je trouve passionnant : retrouver ce regard pour contempler avec lui les œuvres exposées, et se sentir libre d’être d’accord ou non avec ses préférences très personnelles.

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L’Atelier représentant Baudelaire – par Courbet (1848-49)

Avant même de commencer le parcours, l’exposition m’a donné l’occasion de découvrir le ravissant Musée de la Vie Romantique : avec son petit jardin et son allure de maison ancienne, il charme immédiatement le visiteur. Le bâtiment principal abrite la collection de George Sand ainsi que des œuvres du peintre Scheffer. Quant à l’espace d’exposition, il est situé dans les deux ateliers de Scheffer : l’un public, où Chopin avait l’habitude de se produire, et l’autre privé pour travailler en toute tranquillité. C’est assez ironique de Baudelaire y soit mis à l’honneur, lui qui détestait les œuvres de Scheffer !

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Le bâtiment du Musée de la Vie Romantique abritant les collections permanentes
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Le jardin du Musée de la Vie Romantique

Les textes de Baudelaire comme critique d’art sont surtout les Salon de 1845, Salon de 1846 et Salon de 1859. Il y avait de quoi voir dans ces « Salons » ou expositions officielles annuelles : elles pouvaient présenter jusqu’à 2000 œuvres, collées les unes aux autres sur quatre étages ! Baudelaire rédigeait ces critiques depuis les combles de l’hôtel de Lauzun, où a été réalisé son très beau portrait par Emile Deroy.

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Portrait de Charles Baudelaire par Emile Deroy (1844)

Dans ses commentaires, Baudelaire ne s’embarrasse pas d’une « égalité de traitement » entre les artistes : il peut leur consacrer aussi bien trois pages qu’une seule ligne ! Dès le Salon de 1845, c’est surtout Delacroix qui bénéficie d’un traitement exceptionnel, notamment pour Le Sultan du Maroc entouré de sa garde et de ses officiers, ou pour La Madeleine dans le désert qualifié de « poésie intime » dans des « tons très doux et modérés ».

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La Madeleine dans le désert, Eugène Delacroix (1845)

Le Sang de Vénus d’Auguste Barthélémy Glaize reçoit aussi l’approbation de Baudelaire, l’artiste ayant selon lui « le talent de bien peindre les femmes ». Ce tableau oscille entre le néo-classicisme d’un Ingres pour le modelé du corps, les membres lisses aux reflets blancs… et le romantisme de Delacroix par le travail poussé sur le coloris, l’alternance de rouge et de vert, et la rapidité du coup de pinceau. D’ailleurs Baudelaire ne tranchera jamais vraiment entre ces deux courants.

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Le Sang de Vénus – Auguste Barthélémy Glaize (1845)

Mais Baudelaire cherche aussi à montrer dans ses critiques toute l’étendue de son érudition et de sa curiosité. Dans son commentaire de L’Evanouissement de la Vierge de Nicolas Hesse, il fait par exemple référence à la mise en scène baroque, tout en qualifiant le tableau de « choquant par la couleur » qui est « dure, malheureuse et amère ». Il s’intéresse aussi à l’orientalisme, comme dans Ecole de jeunes enfants ou salle d’asile (Asie Mineure) d’Alexandre Decamps, qui montre la vie quotidienne des habitants du Moyen-Orient grâce à une couleur qu’il qualifie cette fois de « sanguinaire et mordante ».

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Ecole de jeunes enfants ou salle d’asile (Asie Mineure) – Alexandre Decamps (1846)

Baudelaire développe même ses propres concepts d’analyse des œuvres, comme la distinction entre le « fait » et le « fini » : le « fini » fait preuve d’une précision extrême, tandis que le « fait » montre une forme d’indécision mais se suffit à lui-même, sans avoir besoin d’être « fignolé ».

Dans ses textes consacrés au Salon de 1846, il se dévoile plus personnellement en évoquant son rêve de « Musée de l’Amour, où tout aurait sa place… ». On est bien surpris de l’éclectisme des œuvres que Baudelaire imagine dans ce musée ! D’abord une gravure de Tassaert (qui n’est pourtant pas exposée au Salon) où un homme est habillé en femme et une femme habillée en homme – on sait que Baudelaire aimait lui-même se travestir. Mais aussi de nombreuses estampes libertines (les rares œuvres que Baudelaire pouvait s’offrir) ou encore des aquarelles de Constantin Guys, pourtant oubliées par l’Histoire de l’art.

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Aquarelle de Constantin Guys

Moins étonnant, trois très belles œuvres font également partie de ce « Musée de l’Amour » : d’abord un buste en terre cuite très expressif d’Apollonie Sabatier, sans doute maîtresse de Baudelaire et qui recevait chez elle toute l’élite de l’époque (Flaubert ou Théophile Gauthier notamment). La Tête de la Grande Odalisque d’Ingres, au regard si doux. Et surtout une magnifique sculpture de Bartolini, emblème « de goût, de noblesse et de grâce » selon les mots de Baudelaire. On ne peut qu’être d’accord avec lui !

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Buste de Madame Sabatier – Auguste Clésinger (1847)
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Tête de la Grande Odalisque – Jean Auguste Dominique Ingres (1814)
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La Nymphe au Scorpion, Bartolini

La deuxième partie de l’exposition s’ouvre sur des portraits, qui sont d’abord photographiques. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Baudelaire n’était pas toujours favorable au progrès, et il écrit notamment un chapitre très cinglant sur la photo dans son Salon de 1859. Il accepte pourtant de se faire photographier : deux portraits emblématiques sont présentés dans l’exposition, l’un mondain et l’autre plus intime.

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Portrait « mondain » de Baudelaire par Nadar, 1855

Plus loin, on retrouve Guys et ses personnages au costume d’époque. Cet art semble en effet en phase avec la conception de la modernité baudelairienne : pour lui il y a du beau à chaque époque, et même s’il ne nous plaît pas il est « une source de poésie pour le futur ». Charge à l’artiste de « tirer l’éternel du transitoire » en séparant la beauté du corps de la simple mode.

La section des caricatures qui suit est vraiment amusante et instructive, notamment avec les œuvres de Daumier qui peuvent se comprendre juste en regardant les images. Les « Amateurs classiques de plus en plus convaincus que l’art est perdu en France » en est un exemple particulièrement drôle !

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Caricature de Daumier

Enfin la dernière salle boucle la boucle en revenant à Delacroix : bien qu’il n’expose aucune œuvre au Salon de 1859, Baudelaire lui consacre un chapitre entier ! Il admire la force créatrice de son imagination, combinée à un sens de la couleur inégalé.

Mais l’éclectisme des œuvres accrochées autour semble vouloir laisser en mémoire au visiteur la diversité des goûts de Baudelaire. On y trouve une étrange gravure de Goya extraite de la série des Caprices, qui réussirait presque à nous faire croire au fantastique en rendant « le monstrueux vraisemblable ». Mais aussi des pastels de Boudin, remarqués uniquement par Baudelaire au Salon, ainsi qu’une œuvre étonnamment classique de Penguilly L’Haridon, Les petites mouettes : Baudelaire l’a-t-il défendue seulement parce que ce tableau avait été attaqué par un critique d’art qu’il détestait ?

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Les Petites Mouettes, Octave Penguilly-L’Haridon (1859) – Musée des Beaux-Arts de Rennes

Ou encore l’Ex-voto de Legros, témoignant d’un « goût pour la réalité moderne ». Attention, Baudelaire s’oppose par contre au courant du « réalisme » : il n’utilise jamais ce mot, lui préférant celui de « trivialité » par exemple. Ce qui ne l’empêche pas de percevoir la puissance de l’œuvre d’un Courbet.

Mais fidèle à son appréciation de Delacroix comme apogée de la peinture, il écrira à Manet qui lui demandait son avis sur l’un de ses tableaux : « Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art »… Après Delacroix, le déluge ! Pas étonnant que Manet cherche alors un nouveau défenseur : ce sera Zola.

J’ai trouvé fascinante cette découverte du regard de Baudelaire, qui s’est posé sur tous les arts sans jamais céder au conformisme. Son œil est résolument subjectif, fidèle à son intuition et à ce qu’il aime. Provoquer le débat, faire surgir des questions, c’est aussi la force de ses textes. Malraux est allé jusqu’à déclarer : « Baudelaire est le plus grand critique d’art de France voire d’Europe » !

N’hésitez pas à faire ce voyage dans le regard éclairant de Baudelaire au Musée de la Vie Romantique, 16 rue Chaptal dans le 9e arrondissement à Paris. L’exposition est ouverte jusqu’au 15 janvier 2017 !

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