L’exposition « La peinture américaine des années 30 » au musée de l’Orangerie

Je dois bien vous avouer que je n’étais pas complètement convaincue par ce thème d’exposition avant d’y aller. Connaissant peu la peinture américaine, je me demandais ce qu’impliquerait de se limiter en plus aux années 30. Mais je me suis dit qu’une visite guidée sur le sujet serait forcément instructive, et puis j’avais envie de redécouvrir le musée de l’Orangerie… Je ne me suis pas trompée, l’exposition m’a plu au-delà de mes espérances ! J’espère que cet article vous donnera envie d’y aller également.

La créativité artistique a été très intense dans les années 30 aux Etats-Unis, car bien que ce soit une période de forte tension, avec la montée des totalitarismes, l’idée que plus de gens devraient avoir accès à la culture se développe. Mais la crise marque fortement les artistes de cette période, avec un retour aux traditions et une question clé : qu’est-ce que  « l’américanité », qu’est-ce qui rend l’art américain unique ? Cette question crée une tension chez les artistes entre l’idée que l’art américain doit se fonder sur les traditions uniques du pays, et l’idée qu’au contraire il faut revendiquer des influences européennes, l’Amérique étant une terre de dialogue et ouverte sur le monde artistique.

Ainsi American Gothic de Grant Wood montre un univers comme intemporel mais qui semble préserver les valeurs ancestrales. Les deux personnages, qui représentent en fait la sœur de Wood et son mari, incarnent une forme de pruderie. Leur style vestimentaire est en écho avec leur maison derrière eux : les rayures verticales de la chemise de l’homme répondent à celles des murs de la maison, et les motifs de la robe de sa femme rappellent ceux des carreaux de la fenêtre du haut. Cet univers très précis, avec un grand sens du détail mais également très rigide, a beaucoup plu à l’époque comme symbole d’une Amérique traditionnelle, structurée, où les travailleurs respectent des valeurs fortes.

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American Gothic, de Grant Wood

Dans un contexte de problèmes sociaux suite au crack boursier de 29, les Américains sont portés vers la valeur refuge de l’industrie, qui devient un véritable sujet pictural. Ainsi dans Suspended Power, Sheeler glorifie l’entreprise et à travers elle le patriotisme. Quant à Alice Neel, elle inclut une forme de critique sociale dans son portrait du gréviste Pat Whalen et s’attache à sa personnalité propre au lieu d’en faire un archétype d’ouvrier. Je trouve que la détermination du personnage est véritablement palpable, avec ses poings serrés, mais surtout la force de son expression et de son regard inflexible.

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Suspended Power, de Charles Sheeler
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Pat Whalen, d’Alice Neel

Cette idée de redonner confiance en la puissance Américaine se retrouve dans …And the Home of the Brave, où Demuth s’attache à représenter l’industrie locale par une grande stylisation et une épure géométrique qui s’inspire déjà du cubisme européen. Le titre de cette oeuvre est emprunté au poète auteur de l’hymne national The Star Splangled Banner, montrant ainsi un mélange de patriotisme et de modernité.

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…And the Home of the Brave, de Charles Demuth

En parallèle se développe un mouvement contraire de retour à la terre, renforcé par les mesures de repeuplement des campagnes prises par le gouvernement. Certains artistes qualifiés de « régionalistes » donnent alors du Midwest une image idéalisée de jardin originel et de lieu idéal. Ainsi Fall Plowing ou Young Corn de Wood dépeignent une vie rurale intemporelle, pastorale, idyllique. J’ai particulièrement aimé ces deux tableaux qui dégagent une grande douceur et une sérénité paisible.

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Fall Plowing, de Grant Wood

Ces tableaux paisibles contrastent avec les Cotton Pickers de Benton, montrant les conditions de vie très difficiles des Noirs exploitant des terres agricoles sous une chaleur oppressante, pour pouvoir survivre grâce à la petite partie de la récolte qui leur sera allouée. Malgré la grande dureté de la scène, le style étrangement sinueux de l’artiste la plonge dans une atmosphère onirique.

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Cotton Pickers, de Thomas Hart Benton

D’autres artistes se tournent vers l’Europe comme source d’inspiration. Des expositions font découvrir Dada ou le Surréalisme aux Américains, et un artiste comme Evergood s’inspire d’un Toulouse-Lautrec pour peindre Dance Marathon. Des chômeurs pauvres s’y affrontent dans une compétition de danse consistant à tournoyer des jours durant pour gagner quelques prix. Le divertissement y tourne à l’horreur, montrant des corps épuisés et déformés… Cette oeuvre m’a vraiment frappée par ses couleurs vives et étranges, par les attitudes et les traits presque grotesques des personnages et comme une impression de gêne et de malaise à contempler leur souffrance.

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Dance Marathon, de Philip Evergood

Ce besoin de « relâcher la pression » de la société se manifeste également dans une toile comme The Fleet’s In de Cadmus, avec des personnages qui donnent libre cours à leurs pulsions, dans des excès qui sont vus comme le seul échappatoire possible à des conditions de vie terriblement difficiles. Cette toile a fait scandale et a même été interdite pour nuisance à la réputation de la marine américaine !

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The Fleet’s In, de Paul Cadmus

Malgré cette ouverture aux formes d’art étrangères, la recherche de l' »américanité » pousse toujours à l’utilisation du patrimoine national par les artistes, comme source d’inspiration d’une nouvelle modernité. Ainsi Sheller dans Home Sweet Home utilise des objets traditionnels et pourtant modernes dans un style épuré. Il annonce le développement d’une prise de conscience de la nécessité de sauvegarder le mobilier américain comme patrimoine national et préfigure l’émergence du design.

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Home Sweet Home, de Charles Sheeler

Mais les artistes n’en oublient pas pour autant de critiquer les dysfonctionnements de la société dans laquelle ils vivent. Daughters of the Revolution de Wood critique le milieu Wasp et dénonce l’association anti-immigration dans les 3 vieilles filles du tableau font partie. Mais également American Justice de Joe Jones, qui est un véritable cri de dénonciation contre la justice américaine qui laisse se perpétrer des horreurs comme le lynchage de personnes noires par le Ku Klux Klan. L’ambiance fantomatique et glaçante de ce tableau interpelle le spectateur et le terrible de la scène m’est resté en mémoire bien après ma sortie de l’exposition.

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Daughters of the Revolution, Grant Wood – Wikipedia
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American Justice, de Joe Jones

Quant à Castellon dans The Dark Figure et Blume dans The Eternal City, ils utilisent tous les deux les codes du surréalisme. Le premier m’a interpellée par sa référence à Dali et la figure noire menaçante qui y est esquissée…  Elle symbolise la guerre civile espagnole à laquelle le peintre a miraculeusement pu échapper. Quant au second, il propose un paysage romain onirique avec la tête de Mussolini sortant d’une boîte de diablotin parmi les ruines. Ce visage vert grotesque est la première chose qui a attiré mon regard, avant de regarder les autres éléments du tableau. Dans ce monde étrange, les offrandes au Christ sont des biens de consommation et des fascistes défilent à l’arrière-plan…

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The Dark Figure, de Federico Castellon
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The Eternal City, de Peter Blume

Pourtant comme le montre la fin de l’exposition, le caractère figuratif des œuvres des années 30 sera progressivement remplacé par l’abstraction, dans un New-York d’après-guerre devenu capitale de l’art. Et le réalisme d’un Hopper, qui propose une vision frappante de la solitude dans Gas, dans un crépuscule que j’hésite à qualifier de calme ou d’inquiétant, laissera la place dans le goût du public à l’abstrait Untitled d’un Pollock.

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Gas, d’Edward Hopper

L’exposition de l’Orangerie montre ainsi les liens étroits entre société américaine et art dans une époque troublée, entre refuge dans les traditions et recherche d’une nouvelle modernité. Elle est passionnante car elle révèle les tiraillements des artistes entre une volonté d’art « purement américain » et une ouverture aux influences extérieures. Vous y découvrirez des artistes engagés, qui se posent des questions sur leur pays, leur histoire et le monde qui les entoure, et qui nous renvoient ces questions en nous poussant à nous interroger.

Vous avez jusqu’au 30 janvier 2017 pour aller dans le jardin des Tuileries voir ces œuvres qui surprennent et suscitent la curiosité par leur esthétique dont je n’étais personnellement pas familière, et qui éclairent par le regard pensant des artistes.

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