Les sculptures de Cécile Raynal racontent des histoires au Musée des arts et métiers

J’aime beaucoup les collaborations entre les musées et les artistes contemporains. Récemment, j’avais trouvé que l’exposition de Bettina Rheims au musée du Quai Branly était une vraie réussite : ses photographies y dialoguaient avec les œuvres du musée de façon harmonieuse et émouvante. Cette fois-ci, c’est le travail de la sculptrice Cécile Raynal que j’ai pu découvrir au Musée des arts et métiers, en présence de l’artiste. Ses sculptures se mêlent aux oeuvres du musée : il faut parcourir l’ensemble des salles pour toutes les découvrir. Passionnante et véritablement habitée par son travail, Cécile Raynal m’a présenté sa démarche où le portrait domine, reflétant sa curiosité insatiable envers l’humain.

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Vue de quelques oeuvres de l’exposition

 

Histoires de vie

Tout a commencé avec sa prise de résidence dans les réserves du musée à Saint-Denis pendant plus de 6 mois en 2017. Pour prendre le temps nécessaire à la sculpture, elle y a installé un atelier éphémère. L’artiste aime cette immersion dans des lieux clos, comme auparavant un hôpital, une prison ou même un cargo au long cours ! Les réserves des musées, particulièrement, sont des lieux mystérieux, espaces de préservation de notre mémoire collective où s’écrivent des histoires cachées. Le résultat : les « petites histoires en réserve », qui donnent son titre à l’exposition, sont émouvantes de vérité.

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Détail de Belles au bois… © Bernard Hébert

Dans cet espace de conservation si particulier du musée, ce ne sont pas les objets qui intéressent l’artiste, mais les hommes sans qui toute cette mémoire collective serait perdue. Elle a rencontré ces travailleurs du musée et certains ont accepté de poser pour elle. Comme elle l’explique très bien, le temps long de la sculpture crée un espace intime surprenant, favorable à la confidence. Au fil des conversations entre l’artiste et son modèle, des liens se tissent, la parole se délie et des histoires émergent. Histoires de vie, transformées par le regard de l’artiste en fables, contes ou mythes, et incarnées par le geste sculptural.

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Venus ex-cetera © Bernard Hébert 

Le spectateur peut s’amuser à reconstituer ces histoires à partir des indices semés par l’artiste. Dans Rêve de longues oreilles par exemple, elle est inspirée par la vie de ce Directeur d’établissement qui a aussi été marin. Sa sculpture de lièvre est inspirée par cette vieille superstition qui se transmet d’équipage en équipage, selon laquelle l’animal aux grandes oreilles porte malheur, c’est « celui dont on ne doit pas prononcer le nom ». Mais le lièvre porte aussi ici une fonction libératrice : il n’est pas un passe-muraille mais un « passe-vitrine », comme une allégorie de l’ouverture et de la multiplicité du sens que Cécile Raynal veut préserver. Chacun peut imaginer la suite de l’histoire, ou y projeter la sienne propre.

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Rêve de longues oreilles

 

Intimité et poésie

Son attention illimitée à la figure humaine a poussé la sculptrice à mettre le portrait au cœur de son travail. Mais depuis quelques années les animaux s’invitent dans son travail, en lien avec un imaginaire très marqué par Alice aux pays des merveilles. Le lièvre donc, mais aussi le renard ou le loup que l’on retrouve par exemple dans l’oeuvre Réparés.

Dans cette sculpture, une jeune femme est entourée de trois animaux au corps troué, duquel sortent des mains humaines. Un pigment orange intense, appliqué comme au hasard sur certaines parties du corps d’un loup comme sur celui de la femme, semble relier ces deux êtres vivants. Et pourtant, l’histoire de cette femme est celle de la perte de son compagnon au Bataclan par la main de prédateurs qui ont tout de ces loups menaçants. Comment se reconstruire après un tel traumatisme ? Quelle « réparation » est encore possible ?

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Réparés

On voit à quel point la sculpture est capable de recréer une sphère intime propice à la confidence, dans ce temps ralenti qui est le sien. L’artiste et son modèle partagent un espace commun, presque comme dans une danse. La magie de la rencontre n’opère pas à chaque fois, mais quand la confiance s’installe le partage peut être illimité.

Sculptrice aux rŽserves
Dircom Cnam©L.Benoit

L’utilisation des caisses de transport du musée est comme une métaphore d’un cheminement possible, d’une fragilité aussi. Les sculptures en sortent pour exprimer l’énergie et la liberté de la création, ou bien sont posées dessus comme dans un geste de défi. L’artiste y appose aussi bien ses titres poétiques que des signes évocateurs, ici des flèches : ils agissent comme des repères en attente d’être captés par le visiteur.

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Nous ne sommes plus des enfants

Tout comme ce titre Longtemps, au loin, l’Iran, évocation d’un ailleurs où peut s’engouffrer notre imagination. Cette sculpture placée en haut de la première volée de marches de l’escalier du musée fait la transition entre les grands espaces d’exposition du musée, et nous met en condition pour les découvertes à venir au premier étage.

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Longtemps, au loin, l’Iran

 

Le travail de la terre

Un vidéo nous attend à l’entrée de la première salle du haut, présentant la technique bien particulière de l’artiste. Le matériau de prédilection de Cécile Raynal est l’argile, le grès, cette terre malléable qui lui offre la liberté. La création est alors continue tout au long de la réalisation de l’œuvre, avec des allers-retours rendus possibles par la flexibilité de la matière. Alors que le bronze arrondit les formes, la terre lui permet de conserver ces angles et ces aspérités qui rendent sa sculpture si tactile.

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La sculptrice au travail ! © Bernard Hébert

Et pourtant, une fois la cuisson terminée, c’est bien une sensation de métal que l’on ressent face à ses sculptures. Cette apparence rugueuse, presque brute, est obtenue grâce à une technique particulière spectaculaire, inspirée d’une méthode japonaise dite d' »enfumage ». Les pièces sont chauffées à 1200° puis le four est ramené à 1000° et les sculptures sorties. Elles sont alors recouvertes de matière végétale sans oxygène et fumées pendant plusieurs heures. Ce procédé donne aux oeuvres cet aspect métallisé, cendré, ocré si particulier. Pour en savoir plus, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil à la vidéo de la galerie en ligne Artistics, qui représente Cécile Raynal.

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© Cécile Raynal
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© Cécile Raynal

 

Musée et création contemporaine

Avec cette résidence inédite de Cécile Raynal, le musée des arts et métiers s’ouvre donc à la création contemporaine comme le font de plus en plus d’institutions culturelles (la Monnaie de Paris, le Château de Versailles, ou encore le Musée de la Chasse et de la Nature avec le duo d’Art Orienté Objet – dont j’ai chroniqué la dernière exposition à la galerie des Filles du Calvaire). Ces initiatives sont toujours passionnantes car elles renouvellent complètement notre regard sur les objets exposés et nous plongent au cœur du processus de création de l’artiste, qui accorde la poésie de son univers à l’esprit d’un lieu.

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Qu’en ressort-il ? 

L’oeuvre de Cécile Raynal est effectivement parfaitement en harmonie avec les pièces du Musée des arts et métiers. Ses sculptures rappellent que les objets exposés sont nés du travail des hommes, de leur génie créatif et technologique. Pour mieux les comprendre, quoi de mieux que de s’immerger dans une communauté humaine, écouter les histoires qui y vivent et les faire siennes ? L’artiste dit elle-même que de multiples vies cohabitent en elle et se manifestent tour à tour dans son art. Un art de la rencontre, de la confiance, du regard bienveillant sur l’autre, dont la sincérité ne peut que nous toucher.

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© Bernard Hébert

L’exposition est prolongée par des photographies accrochées sur la grille entourant le CNAM, côté rue Saint-Martin. De belles prises de vues qui dévoilent des scènes d’atelier et témoignent du processus créatif de la sculptrice. N’hésitez donc pas à faire le tour de l’enceinte du musée pour les découvrir après votre visite de l’exposition, qui est ouverte jusqu’au 26 août 2018 !

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Les photographies côté rue Saint-Martin

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Informations pratiques

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Entrée du Musée des arts et métiers

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