Au Chili, dans l’intimité du poète engagé Pablo Neruda

Avant d’arriver au Chili, je connaissais le poète Pablo Neruda de nom, je me souvenais avoir lu l’une de ses oeuvres quand j’étais adolescente. Il me semblait bien également qu’il avait joué un rôle politique pour son pays, comme défenseur de la liberté et de la tolérance. Mon séjour dans son pays a été l’occasion d’en apprendre plus sur ce personnage toujours très aimé du peuple chilien aujourd’hui.

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Pablo Neruda en 1965 à Londres – Crédit Neil Libbert/Lebrecht/Rue des Archives

Et c’est par son intimité que je l’ai redécouvert, car j’ai visité ses deux maisons à Santiago et à Valparaiso (il en avait une troisième sur la Isla Negra que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’aller voir). C’est une façon particulièrement intéressante de rentrer dans la vie de Pablo Neruda, car sa personnalité imprègne chaque recoin de ses maisons. On sent l’âme du poète derrière chaque objet, chaque détail.

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Salle à manger de La Sebastiana à Valparaiso – fundacionneruda.org

Car Neruda voulait que ces lieux lui ressemblent, qu’ils soient conformes à chacun de ses souhaits. Ils sont autant ses propres créations que celles des architectes qu’il n’a cessé de diriger pendant leur construction. On peut lire beaucoup sur sa vie, mais voir les lieux qu’il a façonnés et où il avait ses habitudes donne une perspective différente et complémentaire pour mieux le comprendre !

 

Mais qui était Pablo Neruda ? Un immense poète, Prix Nobel de Littérature. Mais aussi un homme engagé, pacifiste, antifasciste, qui s’est battu pour ses idées malgré les persécutions.

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Pablo Neruda en 1963

Jeunesse et premiers écrits  

Pablo Neruda est né en 1904, à Parral, une petite ville du centre du Chili. Fils unique d’un conducteur de train, sa mère meurt 2 mois après sa naissance. Lorsque Pablo a 2 ans, son père l’emmène vivre plus au Sud, à Temuco, et se remarie. Dès son enfance, Pablo est fasciné par la nature qui l’entoure (la forêt, la mer…) et qui sera une source d’inspiration majeure de sa poésie.

En 1921, Neruda arrive à Santiago pour devenir prof de français. Il fréquente de jeunes écrivains et bien sûr écrit de la poésie. Il publie son premier livre en 1923, Crepusculario, mais surtout en 1924 Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, qui deviendra l’un des recueils de poèmes les plus connus du XXe siècle.

Les premiers voyages comme consul

En 1927, il est nommé consul à Rangoon en Birmanie. Il part ensuite à Ceylan (le Sri Lanka actuel) puis à Java, en Indonésie, où il rencontre sa première femme, la Hollandaise Maria Antonieta Hagenaar. Il rentre au Chili en 1932 mais repart dès 1933 comme consul à Buenos Aires, où il fréquente des intellectuels d’avant-garde comme Jorge Luis Borges et surtout Federico Garcia Lorca, qui deviendra l’un de ses plus proches amis.

En 1934, il est affecté à Madrid et y rencontre la peintre argentine Delia del Carril, qui deviendra sa deuxième femme en 1943. Sa fille unique Malva Marina Hagenaar naît la même année. Gravement atteinte d’hydrocéphalie, une anomalie neurologique, elle mourra à l’âge de 9 ans seulement.

Le pacifiste engagé

En juillet 1936, c’est le début de la guerre civile en Espagne. En août, l’ami de Neruda Federico Garcia Lorca est assassiné. Ces événements sont un tournant pour Neruda et sa poésie, qui devient de plus en plus engagée en faveur de la liberté et des droits de l’homme (notamment dans son recueil L’Espagne au coeur).

Le poète aide activement les Républicains espagnols ; il édite et publie à Paris la revue Les poètes du monde défendent le peuple espagnol. Cela lui vaut sa destitution comme consul et son retour au Chili en 1937, où il continue de mener des actions pacifistes et antifascistes. En 1939, il part à Paris, où il réussit à embarquer près de 2000 réfugiés espagnols sur le bateau Winnipeg qui restera célèbre.

L’exil

En 1945, Neruda est élu sénateur et s’engage au Parti Communiste. C’est alors que le nouveau Président Videla (pourtant arrivé au pouvoir avec l’aide de Neruda) déclare ce parti hors-la-loi. Neruda est alors poursuivi. Il réussit en 1949 à passer en Argentine, puis en Europe où il vit secrètement. Son oeuvre majeure Canto general est éditée clandestinement au Chili en 1950.

En exil, il entame une relation clandestine avec la chanteuse Matilde Urrutia, qui lui inspirera ses magnifiques poèmes Les vers du capitaine et La Centaine d’amour.

La reconnaissance

En 1952, il rentre au Chili et obtient le Prix Lénine de la paix. En 1955, il quitte sa femme pour aller vivre avec Matilde dans la maison de Santiago qu’il lui avait achetée, « La Chascona ». En 1959, ils achètent ensemble une deuxième maison, « La Sebastiana » à Valparaiso.

En 1969, le Parti Communiste le nomme pré-candidat à la Présidence de la République. Mais il se retire en faveur de son ami, le médecin socialiste Salvador Allende, élu en 1970. Il est en route pour Paris où il doit prendre ses fonctions d’ambassadeur, lorsqu’il apprend qu’il a été choisi pour être Prix Nobel de Littérature – il est le deuxième chilien de l’Histoire à recevoir ce prix, après la poétesse Gabriela Mistral !

Une mort mystérieuse

Le 11 septembre 1973, le gouvernement d’Allende est renversé. C’est le début de la dictature militaire du général Pinochet, qui durera jusqu’en 1990. Neruda, gravement malade, est transporté dans une clinique de Santiago où il meurt le 23 septembre. Certains disent que cette mort ne serait pas naturelle mais « aidée »… On n’en sait pas plus à ce jour.

Neruda est enterré dans un tombe modeste du cimetière général de Santiago et ses demeures sont saccagées. Ce n’est qu’avec le retour de la démocratie en 1992 que ses dernières volontés seront respectées : sa sépulture est déplacée à l’Isla Negra, où il repose depuis aux côtés de Matilde, morte en 1985.

L’oeuvre de Neruda comprend 45 livres, a été traduite en plus de 35 langues jusqu’à aujourd’hui et est connue et étudiée dans le monde entier !

 

Les maisons du poète : La Chascona à Santiago et La Sebastiana à Valparaiso

La première maison de Neruda que j’ai visitée est La Chascona à Santiago. « Chascona » est un mot d’origine Quechua pour désigner une chevelure en bataille. C’est le surnom que donnait le poète à sa maîtresse Matilde Urrutia ! Neruda a fait construire cette charmante maison à flanc de colline sur le Cerro San Cristobal pour abriter leur amour clandestin. Cet amour était assez fort pour que le poète divorce et vienne en 1955 habiter à la Chascona avec Matilde.

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Dès que l’on pénètre dans la maison, on s’y sent immédiatement comme dans un cocon. Elle est basse de plafond, composée de petites pièces – tout le contraire de ce qu’on attend chez un poète célébrissime comme Neruda ! Le parcours de visite est lui-même labyrinthique : de petits escaliers en colimaçon, des couloirs encombrés d’objets de toutes sortes, une passerelle à travers le jardin… Depuis l’intérieur, on a vraiment du mal à comprendre le plan global de la maison !

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Vue extérieure de la Chascona – fundacionneruda.org

Et c’est bien normal, car en grand collectionneur Neruda a adapté les espaces aux objets et non l’inverse. Voulait-il mettre en valeur sa collection d’objets marins comme un véritable capitaine de bateau ? Qu’à cela ne tienne, il construit la salle du bar du rez-de-chaussée, où il accueille ses invités en jouant le rôle d’un vieux loup de mer énergique. Car Neruda aimait beaucoup « faire son show » pour ses amis ! C’était un bon vivant qui savait s’amuser, bien manger et bien boire. Mais attention cependant, l’heure de la sieste était sacrée. Pas question de la manquer, ses hôtes pouvaient bien attendre !

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Bar à la Chascona
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Et un 2e bar… avec sur le sol des chaussures d’une taille plutôt étonnante ! – Crédit Federico Valido sur flickr

Les journées du poète étaient donc bien occupées : travail dès très tôt le matin, après-midi à recevoir ses amis ou à chercher de nouveaux objets pour compléter ses collections. La maison est parsemée d’objets ramenés de ses voyages : vaisselle d’Asie, comptoir de bar parisien, cheval à bascule trouvé on ne sait où… Et bien sûr des verres de toutes les couleurs, car disait-il « cela donne un meilleur goût à l’eau » !

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La salle à manger de la Chascona – Crédit Danielle Villasana dans The New York Times

Artisanat donc, mais aussi art et peintures. La plus célèbre oeuvre d’art conservée à la Chascona est le portrait de Matilde par le maître mexicain Diego Rivera. Matilde a deux visages sur la toile : celui de la femme publique et celui de l’amante secrète. D’ailleurs si l’on regarde attentivement sa chevelure, on peut y discerner tout à droite le profil caché de Neruda !

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Portrait de Matilde Urrutia par Diego Rivera

Le portrait est accroché dans le salon de la maison, si chaleureux avec ses lourds fauteuils, son tronc d’arbre de bois comme colonne de soutien du plafond, ses objets multiformes et sa superbe vue sur la Cordillère des Andes. Car Neruda la voulait, cette vue, bien que l’architecte ait à l’origine prévu une vue sur ville pour que la maison soit orientée côté soleil. Mais cette vue d’exception sur les montagnes vaut bien un peu d’ombre !

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Salon de La Chascona – Crédit Archivo Fundación Pablo Neruda

On se voit bien vivre à La Chascona, un peu à l’écart de l’agitation du centre-ville, dans ces espaces douillets, entourés d’amis autour d’une bonne table… Pourquoi alors Neruda a t-il eu besoin de faire construire La Sebastiana, sa maison à Valparaiso ?

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Vue de l’extérieur de La Sebastiana à Valparaiso

C’est que Valparaiso, cette ville côtière proche de la capitale, a un charme tout particulier avec son port animé, ses 40 collines et ses maisons aux milles couleurs. Aujourd’hui, le Street Art omniprésent dans les rues ajoute encore à l’attrait de la ville – retrouvez mon article sur le Street Art à Valparaiso ici pour en savoir plus.

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Street Art à Valparaiso
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Les collines de Valparaiso

Neruda a bien sûr choisi le quartier de Bellavista (« belle vue ») pour y acheter une maison étroite, toute en hauteur, qu’il fit modifier à sa guise. La trouvant trop vaste, il la partageait avec un couple d’amis qui logeait dans le bas de la maison. A l’intérieur, les petits étages se succèdent, toujours meublés avec les collections d’objets improbables de Neruda, jusqu’au sommet d’où la vue est imprenable

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Vue sur Valparaiso depuis La Sebastiana

On trouve à La Sebastiana une partie de la collection de cartes anciennes du poète – on se croirait plongé dans un roman de Jules Verne ! Neruda a également accroché des photos anciennes du port de Valparaiso, ainsi qu’un portrait du poète américain Walt Whitman, son « père en matière de poésie », aurait-il dit.

Neruda, reprenant son costume favori d’amphitryon débonnaire et facétieux, avait convié tous ses amis à l’inauguration de la maison, pour une fête mémorable. Il les fit monter à la tour au dernier étage un par un, et leur dit de regarder dans une direction bien précise. Selon lui, ils pourraient alors apercevoir… une femme nue bronzant au soleil ! Blague ou pas, les invités furent bien dépités car aucun ne l’aperçut.

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Le fauteuil de Neruda, son endroit favori à La Sebastiana – Crédit Tripteaser

La Sebastiana comme la Chascona ont été vandalisées après le coup d’Etat de 1973, mais très bien restaurées dans les années 90 puis ouvertes au public. Depuis, chacun peut ressentir la présence du poète dans ces lieux. Son esprit et ses rêves sont bien là, dans ces murs qui sont l’affirmation de son imagination, de sa fantaisie et de sa curiosité, mais qui rassemble aussi des témoignages de son engagement profond envers le monde dans lequel il vivait. Le visiteur n’oublie pas ces maisons, car c’est un peu de l’âme de Neruda qui repart avec lui !

 

Extrait du poème A La Sebastiana :

Yo construi la casa.

La hice primero de aire.
Luego subí en el aire la bandera
y la dejé colgada
del firmamento, de la estrella, de
la claridad y de la oscuridad.

La suite ici : http://www.neruda.uchile.cl/obra/obraplenospoderes1.html

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