Les chefs-d’oeuvre de la Collection Fortabat à Buenos Aires

Buenos Aires regorge de musées plus intéressants les uns que les autres, mais en voilà un qu’il ne faut absolument pas manquer : la Fondation Fortabat, qui abrite l’exceptionnelle collection de la femme d’affaires Maria Amalia Lacroze de Fortabat (1921-2012). Membre d’une illustre famille, mariée à un industriel du béton, elle reprend la gestion de l’entreprise familiale à la mort de son mari. Sa fortune est estimée à plus de 2 milliards de dollars, ce qui fait d’elle la femme la plus riche d’Argentine (selon un article de 2005) !

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Portrait d’Amalia Fortabat par Andy Warhol

Mais surtout, Amalia Fortabat consacre une partie de cette fortune à sa passion pour l’art. Elle collectionne les chefs-d’oeuvre qu’elle achète parfois pour des montants astronomiques – 6,4 millions de dollars pour Juliet and her nurse de Turner en 1980 par exemple ! La valeur totale de sa collection est estimée à pas moins de 280 millions de dollars en 1999 ! En 2008, le musée Fortabat Art Collection est inauguré dans le quartier de Puerto Madero pour exposer cette superbe collection et la faire découvrir aux visiteurs du monde entier.

La collection permanente comprend deux grandes parties : l’art argentin du 19e et 20e siècle, et une collection éclectique d’art international, de Brueghel à Turner. Les deux étages sont consacrés à des expositions temporaires que je n’ai pas eu le temps de visiter mais qui l’auraient sûrement mérité.

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J’ai beaucoup aimé cette série de monochromes au 1er étage, pour moi la simplicité des couleurs suffit à transmettre une émotion de joie
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Etrange, l’univers de Benito Laren exposé au 2e étage du musée… Il mériterait de s’y intéresser davantage !

Une visite guidée passionnante vous présente les pièces maîtresses de la collection. Il faut avoir anticipé car il y a peu d’horaires (15h et 17h les mercredi et dimanche, et seulement à 15h les autres jours – sauf lundi, jour de fermeture). Et comme souvent en Amérique Latine, c’est uniquement en espagnol.

 

L’art argentin du 19e et 20e siècle

Au 19e siècle en Argentine, il n’y a pas de véritable école artistique car peu d’artistes ont la chance de recevoir une éducation supérieure. La plupart apprennent « sur le tas » et développent leur technique en autodidactes.

Ce n’est pas le cas de Prilidiano Pueyrredon, l’un des artistes argentins les plus connus du milieu du 19e siècle. Fils d’un militaire et homme politique de haut rang, il étudie l’ingénierie à Paris (il est diplômé de l’Ecole Polytechnique !) où il découvre les grands maîtres de l’art européen. Dans ses oeuvres, il reprend deux thèmes principaux de la peinture de l’époque : les coutumes traditionnelles argentines et les portraits.

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Prilidiano Pueyrredon, Portrait de Manuelita Rosas (1851) – Musée des Beaux Arts de Buenos Aires

Dans Los Capataces, Pueyrredon représente une scène de rodéo de façon très simple et claire : les deux gauchos du premier plan s’apprêtent à rejoindre la chevauchée endiablée visible au loin au deuxième plan. Une grande place est donnée au ciel émaillé de nuages dont le bleu illumine la toile – il y a même plus de ciel que de terre dans cette représentation de la Pampa ! La représentation est très réaliste et nous permet d’observer le détail des vêtements traditionnels gauchos.

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Prilidiano Pueyrredon, Los Capataces (vers 1861)

Dans Apartando en el corral aussi, le souci du détail est frappant. Les gauchos sont illuminés par une superbe lumière de fin de jour. Ils semblent petits sur la toile, petits dans l’immensité de la nature, et pourtant les moindres détails de leur habillement sont discernables.

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Prilidiano Pueyrredon, Apartando en el corral (vers 1861)

Ces deux peintures calmes et sereines ne m’ont pas procuré une grande émotion mais elles sont un témoignage essentiel sur le mode de vie de ces gauchos partis à l’aventure pour peupler les terres sans fin de la Pampa ou de la Patagonie. Et on ne peut qu’admirer la technique de l’artiste ! J’ai revu certaines de ses oeuvres au Musée des Beaux-Arts de la ville, preuve que son rôle dans l’histoire de l’art argentin est considérable.

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Prilidiano Pueyrredon, El rodeo (1861) – Musée des Beaux Arts de Buenos Aires

L’émotion va croissante avec la peinture de Fernando Fader Entre duraznos floridos (1915). Ayant vécu en France (décidément !), il est fortement influencé par les Impressionnistes et fait partie du groupe d’artistes argentins Nexus, qui revendique une approche similaire.

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Fernando Fader, Entre duraznos floridos (1915)

L’utilisation des couleurs dans le tableau est magnifique : le rose pastel des arbres et du sol, qui se mélange avec le vert prairie des touffes d’herbe et qui tranche avec le bleu profond du poncho du gaucho. Et surtout, dans la plus pure technique impressionniste, l’usage des ombres colorées est particulièrement réussie : la robe blanche de la femme devient violette quand elle est à l’ombre. Pas la moindre tâche noire sur le tableau ! Fader sait observer la nature et voir que dans la réalité les ombres ne sont jamais noires ou grises, mais d’une couleur différente selon la lumière ambiante.

Le choix de  représenter un personnage de gaucho n’est pas anodin chez Fader : c’est un moyen de célébrer les 100 ans de l’indépendance du pays en 1816 ! Au passage, le tableau date de 1915 alors qu’en France le courant impressionniste est en général daté de 1874 à 1886, période des 8 expositions impressionnistes organisées à Paris. Les idées de Monet et de ses amis ont mis un peu de temps pour traverser l’Atlantique !

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Un autre tableau de Fernando Faber, Regando la huerta (1920) – Musée municipal de Cordoba

Plus loin, Emilio Pettoruti est clairement influencé par le cubisme dans ses oeuvres El indeciso et La resistencia. Le choix du personnage d’Arlequin est déjà significatif, il présent également chez Picasso ou Cézanne. Les deux tableaux sont surtout tout en plans et multiples facettes, ramenés sur la surface à deux dimensions. Et pourtant, il y a bien une forme de perspective dans le tableau, ce qui est impensable dans le cubisme tel que théorisé par Braque et Picasso. Pettoruti prend ce qu’il veut du courant « officiel » et s’en écarte à sa guise ! En tout cas, il a eu du mérite de persévérer dans sa vision d’artiste car, contrairement à Fader dont le travail est bien accepté, le sien fut rejeté par ses contemporains.

Parmi les chefs-d’oeuvre argentins, il faudrait bien sûr parler des oeuvres d’Antonio Berni, le grand maître du 20e siècle qui rivalise avec Picasso en termes de popularité auprès des musées de la ville. Je consacrerai un article spécifique à cet artiste engagé, à l’oeuvre réaliste éminemment sociale.

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Antonio Berni, Domingo en la chacra o El almuerzo (1945)

 

L’art international, de Brueghel à Turner

Quand je suis descendue pour voir l’espace de la collection du 20e siècle, j’ai été assez époustouflée par cette immense salle en long si haute de plafond mais chaleureuse aussi, grâce à son éclairage bien choisi. Ce n’était pourtant pas gagné avec son positionnement en sous-sol, sans apport de lumière naturelle ! Ici pas de parois pour séparer les artistes, seulement cette longue galerie avec quelques sièges au milieu. J’ai adoré l’impression d’espace, d’ouverture de cette gigantesque pièce qui permet aux tableaux de respirer tout en les mettant en valeur.

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A défaut de pouvoir prendre en photo le sous-sol, voici une vue des étages du Musée

Soyons honnête, le tableau qui m’a attirée en priorité pour venir au musée est Le Dénombrement de Bethléem de Pieter Brueghel le Jeune. Ce paysage hollandais fourmillant de petits personnages et de scènes pittoresques est tellement caractéristique que ma curiosité ne pouvait pas y résister ! Et pourtant, il existe pas moins de 13 oeuvres sur ce même sujet du recensement à Bethléem, peintes pas les Brueghel père ou fils. Elles sont très semblables les unes aux autres, variant surtout par la taille et les couleurs.

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Pieter Brueghel le Jeune, Le Dénombrement de Bethléem

Ce qui est intéressant à remarquer, c’est la façon dont Brueghel a transposé une scène religieuse censée se passer en Palestine dans l’hiver flamand. On peut distinguer Joseph tirant l’âne sur lequel est assise Marie en bas à peu près au centre du tableau. Mais le sujet religieux, traditionnellement bien visible et mis en avant, est ici mis sur le même plan que tout les autres éléments du tableau et disparaît presque. En tout cas j’aime toujours détailler une à une les petites scènes de la toile, il y a comme 1000 histoires cachées dans la grande Histoire.

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Pieter Brueghel l’ancien, Le Dénombrement de Bethléem (1566)

Un autre chef-d’oeuvre de cette collection internationale à ne pas manquer, c’est bien sûr le tableau de Turner, Juliet and her nurse, acheté si cher par la collectionneuse. Le thème m’a beaucoup étonnée chez Turner, j’étais plus habituée à ses paysages floutés par la brume et la lumière du crépuscule.

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William Turner, Pluie, vapeur et vitesse (1844)

C’est d’ailleurs la seule fois que Turner peint des personnages littéraires. Peut-être a t-il été refroidi par la réaction de ses compatriotes anglais, qui n’ont pas aimé sa transposition de l’héroïne de Shakespeare de Vérone à Venise, sur la place Saint-Marc ? C’est vrai qu’on a un peu l’impression que le sujet n’est qu’un prétexte pour représenter cette Venise que l’artiste aime tant, dans l’agitation du jour de Saint-Marc. Juliette et sa nourrice sont à peine visibles, en petit sur la droite de la toile.

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William Turner, Juliet and her nurse (1836)

Il y a bien d’autres tableaux à découvrir au musée Fortabat, mais ces quelques chefs-d’oeuvre donnent un bon aperçu de l’esprit de la collection : rassembler des oeuvres majeures des maîtres argentins qui savent si bien représenter les traditions et la culture nationale, et qui sont un peu de l’âme de l’Argentine. Mais aussi réunir des chefs-d’oeuvre de maîtres reconnus dans le monde entier, dans un ensemble éclectique mais où s’exprime la passion et les coups de coeur d’une collectionneuse infatigable. En attendant de les découvrir à Buenos Aires, rendez-vous sur le site de la collection ici !

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3 réflexions sur “Les chefs-d’oeuvre de la Collection Fortabat à Buenos Aires

    1. Un grand merci Florence pour ton commentaire ! Je lis aussi tes articles dans The gaze of a Parisienne régulièrement. J’ai beaucoup aimé celui sur Rodin ! (d’autant plus que j’ai aussi écrit sur lui récemment)

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