L’art aborigène en Australie : histoires sacrées et histoires d’hommes

Préparez-vous à découvrir un style artistique unique au monde… Je vous parie que vous ne connaissez pas encore l’art aborigène australien. Et pourtant il est absolument fascinant !

Je vous ai déjà parlé ici de la culture des aborigènes d’Australie et de l’importance de la croyance en le Tjukurpa ou « Dreamtime ». C’est pendant cette ère que leurs ancêtres mythiques ont créé le monde, les hommes et tous les éléments naturels. Ils ont également établi l’ensemble des lois et des règles de vie à respecter en société. Le Dreamtime n’a pas de fin : il se prolonge dans le présent et le futur, et les esprits des ancêtres peuvent toujours interagir avec les hommes.

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Jakayu et Morika Biljabu, Minyipuru (Seven Sisters) (2009 – National Gallery of Victoria, Melbourne) – Le mythe des Seven Sisters est l’un des plus importants du Dreamtime. Il raconte le voyage de ces 7 soeurs à travers les terres aborigènes, poursuivies par un homme d’une autre tribu qui veut épouser l’une d’entre elles. Pour lui échapper, elles s’élancent vers le ciel et deviennent des étoiles.

Ce système complexe de croyances est peuplé d’une multitude d’histoires mythiques sur le Dreamtime et les ancêtres surnaturels de chaque tribu. Rien d’étonnant donc à ce que ces histoires soient le sujet principal des oeuvres d’art aborigènes !

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Katjarra Butler, Marapimti (2010) (Albert Namatjira Gallery, Alice Springs) – Cette peinture représente une scène du Dreamtime : lors d’un voyage épique appelé « Tingari », les femmes minyma campent dans le bush au milieu des collines et des dunes. Elles creusent des trous dans la terre pour trouver de l’eau, puis commencent leur cérémonie sacrée en chantant et en dansant.

Car oui, l’art aborigène est aujourd’hui un courant artistique à part entière. Les musées du pays ont tous leur « gallery » ou section aborigène et le marché de l’art aborigène est particulièrement dynamique : il a augmenté de 20% entre 2000 et 2016* et les records de ventes de ces oeuvres atteignent plusieurs millions d’euros ! Ce succès doit beaucoup au développement de centres artistiques qui fonctionnent comme des coopératives et qui aident les artistes à émerger. Il y en a 35 rien qu’en Australie Centrale !

Mais comment est-on passé d’un art corporel ou pariétal (c’est-à-dire réalisé sur la paroi des grottes) à un art commercialisé à la manière occidentale ? Ce changement récent a été initié dans les années 30 avec le travail d’Albert Namatjira dans le centre de l’Australie. Cet aborigène a découvert la technique de l’aquarelle grâce à l’artiste Rex Battarbee, venu de Melbourne. Ses peintures de paysages australiens ont inspiré d’autres aborigènes, mais leur travail est resté très « local ». Namatjira a même été critiqué pour son travail parfois jugé trop occidental.

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Albert Namatjira, Mount Sonder, MacDonnel Ranges (1957-59) – National Gallery of Australia, Canberra
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Rex Battarbee, Northern side, Simpson’s Gap (1934) – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs
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Ma photo du même endroit !
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Rex Battarbee, Ghost Gum (1941 – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs) – Je confirme, ces arbres sont partout du côté d’Alice Springs !

Ce qu’on appelle l’art contemporain aborigène commence véritablement en 1971 avec le Papunya Art Movement. Dans la petite communauté de Papunya, au fin fond du désert australien, un instituteur venu de Sydney va marquer l’histoire de l’art. Il s’appelle Geoffrey Bardon et il est le premier à inciter les aborigènes de la communauté à « pérenniser » leurs oeuvres à la manière occidentale – avec de la peinture acrylique et sur des supports durables. Jusque là, les aborigènes peignaient leur corps ou dessinaient dans la terre avant de commencer un rituel sacré, ou encore racontaient l’histoire de leurs ancêtres sur les parois de grottes exposées aux mauvais traitements des intempéries… Tant d’oeuvres éphémères perdues pour la postérité !

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Timmy Payungka Tjapangati, Children’s goanna and dingo dreaming (1972) – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs

A partir de cette communauté de Papunya, un mouvement est lancé qui ne s’arrêtera plus. Les aborigènes acceptent de dévoiler publiquement les histoires de leurs terres ancestrales. Ils peignent leur identité, comme une façon d’affirmer leurs origines. Une oeuvre est pour eux toujours associée à un territoire, c’est une manière de ranimer l’esprit du lieu.

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Mick Namarari Tjapaltjarri, Children’s Corroboree Dreaming (1972 – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs) – Cette oeuvre représente une cérémonie pour jeunes hommes, réalisée à l’aide d’une grande peinture sur le sable et de pierres décorées. Les deux figures au centre ont le corps peint et sont allongées sur le sable.

Pourtant, les premières oeuvres des années 70 suscitent la colère de certains membres de la communauté : n’est-il pas sacrilège de dévoiler ainsi au monde les symboles et les gestes utilisés lors des rites sacrés ? C’est pourquoi les oeuvres aborigènes sont devenues de plus en plus abstraites, afin de cacher les éléments sacrés réservés aux cérémonies. Les artistes inventent alors le style des « dots » ou « dotted lines », c’est-à-dire des « petits points » permettant de crypter certains détails des histoires. Seuls les initiés comprendront les mystérieuses références cachées dans l’oeuvre.

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Uta Uta Tjangala – Untitled (Jupiter Well to Tjukula) (1978 – Art Gallery of New South Whales, Sydney) – L’artiste fait partie du groupe de Papunya des débuts. L’oeuvre représente des activités ancestrales selon la technique du « dot painting ».
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Taylor Cooper, Malara : Wanampi Tjukurpa (2016) (Albert Namatjira Gallery – Alice Springs) – Un autre magnifique exemple de « dot painting » tout récent !

Mais en tant qu’Occidentale, il m’est bien suffisant de pouvoir découvrir leurs contes fantastiques (contes pour moi, mais pour les aborigènes il s’agit bien de l’histoire de leur peuple, transmise par les ancêtres et jamais remise en cause). Surtout j’ai véritablement été enthousiasmée par l’esthétique pure de ces oeuvres. Leurs couleurs franches, leurs formes harmonieuses, ces motifs de disques et de spirales où s’invitent parfois des animaux du désert… Il y a quelque chose de sincère et de touchant dans ces oeuvres qui sont une continuité des rites et des croyances au coeur de l’identité aborigène. Logiquement les motifs se ressemblent et finissent par se répéter au fil des tableaux, tout comme les cérémonies se pratiquent encore et toujours à travers les siècles.

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Long Tom Tjapanangka, Irantji, camel, whole lot emu, porcupine, two perentie, travelling south (1996 – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs) – Cette oeuvre parle du voyage de l’artiste et de sa famille à travers le désert, après la mort de son père. On peut voir des animaux associés au « Dreamtime » personnel de Long Tom, c’est-à-dire l’histoire de ses ancêtres, mais aussi des animaux rencontrés lors de ses voyages.

Je n’ai pas été la seule à les apprécier, puisque j’ai quand même vu un couple d’occidentaux acheter un tableau plus de 2000 dollars dans la galerie du Centre Culturel d’Uluru ! Bien sûr la qualité des oeuvres est variable, mais j’ai eu la chance de découvrir cet art dans cette belle galerie, ainsi que dans de superbes musées à Alice Springs (toujours au coeur du désert), à Melbourne ou à Sydney.

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L’Albert Namatjira Gallery d’Alice Springs (dans l’Araluen Cultural Center)

L’Albert Namatjira Gallery d’Alice Springs expose de magnifiques exemples de peintures « à petits points », mais montre aussi la capacité des artistes aborigènes à innover en utilisant les matières premières les plus diverses pour leurs oeuvres : les matériaux de récupération, la céramique, ou encore la gravure sur bois.

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Un étonnant choix de support pour Mavis Holmes Petyarre, Car door (1990) – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs
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20 gravures sur bois d’artistes différents (2010) – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs
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J’aime beaucoup cette oeuvre en forme de poupée en tissu qui vient s’inviter au coeur de la galerie ! (Albert Namatjira Gallery, Alice Springs)

Parmi les oeuvres les plus récentes, un bel exemple de Fred Ward Tjungurrayi montre que les artistes peuvent garder les motifs traditionnels de « l’art du Dreamtime », tout en renouvelant leur technique vers une plus grande abstraction. Ici pas de dots, mais des lignes continues concentriques qui forment un véritable labyrinthe où l’oeil aime se perdre.

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Fred Ward, Tingari (2012 – Albert Namatjira Gallery, Alice Springs) – Cette oeuvre fait référence aux histoires racontées dans les chansons traditionnelles de la communauté Tingari, notamment le périple de ses membres depuis la côte occidentale de l’Australie jusqu’au désert du centre.

A Melbourne également, on trouve aussi bien des « dots paintings » aux couleurs plus vibrantes les unes que les autres, que des oeuvres sur bois, sur tissu ou encore des installations.

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Kuruwarriyingathi Bijarrb Paula Paul, My country (2009) (National Gallery of Victoria, Melbourne) – La peinture représente l’île natale de l’artiste, entourée d’un mur de pierre pour attraper les poissons et les tortues quand la marée descend. Les traînées colorées représentent les premières cicatrices des jeunes garçons et les blessures que s’infligent les femmes en deuil. Enfin, en bas à droite on peut voir les coques traditionnellement cuisinées par les femmes.
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Cette installation est faite de plus de 350 morceaux d’écorces. Elle évoque à nouveau un piège à poissons disposé dans l’eau. La forme en triangle inversée représente un piège « à main » utilisé pour attraper des poissons-chats. Elle symbolise aussi le fait d' »attraper » des personnes qui ne sont pas de la communauté pour leur montrer la culture aborigène. (National Gallery of Victoria, Melbourne)
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Nonggirrnga Marawili, Thunderman raining down (2012 – National Gallery of Victoria, Melbourne) – Dans cette oeuvre sur écorce, on voit Bol’ngu, être mi-homme mi-nuage qui voyage à travers les différents clans pour apporter les premières pluies de l’année.
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Anniebell Marngamarrnga, Yawkyawk (2007 – National Gallery of Victoria, Melbourne) – Cette figure tissée à partir de pandanus et de bambou représente un esprit féminin des rivières. Elle porte deux bébés dans son ventre.

Mais les artistes contemporains évoluent aussi bien dans le choix des sujets que des supports de leurs oeuvres : elles parlent de plus en plus de vie contemporaine, et de la place des aborigènes dans cette société. Les discriminations dont leur peuple est victime et la méconnaissance voire le mépris de leur culture sont des sujets qui prennent de plus en plus d’importance. Ils témoignent du traumatisme encore vivace dans la société australienne, plus de deux siècles après l’arrivée des Européens et les massacres et exactions qui l’ont suivie.

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Yhonnie Scarce, Blood on the wattle (Elliston, South Australia 1849) (2013 – National Gallery Victoria, Melbourne) – Cette oeuvre rend hommage aux victimes d’un massacre perpétré en 1849 contre des aborigènes qui avaient été injustement accusés d’avoir volé des moutons. Le cercueil contient près de 400 éléments en verre soufflé noir et en forme d’ignames, qui symbolisent les aborigènes victimes de la colonisation.
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Megan Cope, RE FORMATION part 3 (Dubbagullee) (2017 – Art Gallery of New South Whales, Sydney) – Cette oeuvre ressemble à un tas d’ordures fait à partir de coques d’huîtres et de résidus de cuivre. L’artiste en fait une structure architecturale qui évoque la récupération de ces restes par les Européens pour en faire du ciment de construction. Cette pratique offense les traditions aborigènes qui les considèrent comme sacrés, en tant qu’éléments naturels.
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Pour finir sur une note plus positive, Calm night… down at the beach de Samantha Hobson (2008 – National Gallery of Victoria, Melbourne) évoque la beauté de la nature sur les terres aborigènes. Malgré les problèmes tragiques de sa communauté en lien avec l’alcool et la drogue (qu’elle évoque dans d’autres oeuvres), se battre pour s’en sortir en vaut la peine.

J’espère que cet article vous aura donné une idée de la très grande diversité qui existe au sein de l’art aborigène contemporain. La tendance du « dot painting » est sûrement la plus courante et a donné naissance à des oeuvres incroyables, mais les artistes aborigènes innovent en permanence sur la forme et sur le fond. Ils utilisent tous les matériaux les mieux à même d’exprimer leur créativité et racontent aussi bien l’histoire sacrée de leur peuple que leur condition d’aborigène dans la société d’hier et d’aujourd’hui. Se plonger dans ces oeuvres permet de mieux comprendre leur culture et ses mystères, mais aussi tout simplement de profiter d’un pur plaisir esthétique !

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On peut faire de l’art sur n’importe quel support, je ne vois pas le problème ! (National Gallery of Victoria, Melbourne)
*Source : Artsper, « La place de l’art aborigène sur le marché de l’art » (20/06/2016) – http://blog.artsper.com/voir-plus-loin/la-place-de-lart-aborigene-sur-le-marche-de-lart/ 

 

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