Un Second Empire vraiment spectaculaire au musée d’Orsay

L’art du Second Empire a parfois mauvaise presse car il peut renvoyer une image de luxe ostentatoire et artificiel, voire kitsch. J’étais intriguée de voir ce que le musée d’Orsay allait proposer sur ce thème… L’exposition cherche en fait à montrer que cette époque est foisonnante, qu’elle explore les formes les plus diverses pour tenter de renouveler l’art français et de créer de la beauté. Bien sûr cela peut donner l’impression de « partir dans tous les sens », et tout n’est pas réussi. Mais cette vision très positive et très optimiste de l’époque témoigne d’une véritable foi dans l’avenir dont il vaudrait la peine de s’inspirer encore aujourd’hui !

L’exposition en met plein la vue entre magnifiques objets d’art parfois délirants d’ornementation, portraits monumentaux, bijoux au luxe extrême ou mobilier raffiné…J’en suis ressortie avec des images brillantes dans les yeux, un peu étourdie par cette profusion mais avec le sentiment de mieux comprendre cette période. Cette frénésie créatrice fondée sur l’ouverture à toutes les influences et à toutes les formes artistiques ne peut en tout cas pas laisser complètement insensible !

Tout commence par la conquête du pouvoir de Napoléon III… qui n’a pas été de tout repos ! Né en 1808, le neveu de Napoléon Ier est exilé en Suisse après la chute de l’Empire. Après une jeunesse tumultueuse, il fait sa première tentative de prise de pouvoir à Strasbourg en 1836 : mal préparée, elle lui vaudra un exil en Angleterre ! Il ne renonce pas pour autant : en 1840, son deuxième échec lui vaut la prison… Mais tel un personnage de roman d’aventures, il réussit à s’échapper en 1846 et à passer en Angleterre.

La Révolution de 1848 sera sa vraie chance : elle lui permet de rentrer en France. Fin stratège politique, il réussit à se faire élire Président de la IIe République. Pourtant, sentant sa position menacée par les courants Républicains, il prend les devants : son coup d’Etat en 1851 réussira mais dans un bain de sang. Sacré en décembre 1852, il épouse au début de l’année suivante la comtesse espagnole Eugénie.

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Napoléon III, Alexandre Cabanel (1865)

L’art de leur règne est d’abord marqué par la politique de l’image du couple royal, qui veut affirmer sa position et son pouvoir : le couple se fait photographier et représenter sur tous les supports… Dans L’Empereur visitant les inondés de Tarascon de Bouguereau (1856), le roi est représenté compatissant et empathique face à la souffrance de ses sujets, et capable de les soulager par sa seule présence bénéfique.

Napoleon III (1808-73) Visiting Flood Victims of Tarascon in June 1856, 1856 (oil on canvas)
L’Empereur visitant les inondés de Tarascon, Wiliam Bouguereau (1856)

Les grands événements de la vie du couple sont aussi l’occasion de mises en scène fastueuses, de création de décors monumentaux ou d’objets extravagants. En 1856, le berceau de leur premier enfant (offert par la ville de Paris comme le veut la tradition) est un objet incroyable rendu possible par la réunion d’une multitude de savoirs-faire, dans un style complètement éclectique : des sculptures néo-classiques, des guirlandes de style 16e, des émaux Renaissance…

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Berceau du prince impérial Louis-Napoléon

Le même esprit les habite dans le réaménagement de leurs intérieurs. A une époque où l’Histoire émerge comme discipline, Eugénie se passionne pour le règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette : pour ses résidences secondaires de Saint-Cloud et Fontainebleau, elle mélange mobilier ancien et style Louis XVI, tout en incluant des éléments modernes… Curieux mélange, bien loin de ce que nous ferions aujourd’hui !

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Exemple de canapé Louis XVI

Une grande section de l’exposition est également consacrée au genre du portrait, qui prend de l’ampleur aux dépens de la peinture d’histoire. D’autant que contrairement à son oncle, Napoléon III ne développe pas de grande politique artistique et fait donc peu de grandes commandes. Les artistes sont donc bien contents de pouvoir compter sur la bourgeoisie en plein essor, qui commande des portraits.

L’un des portraits les plus emblématiques est le Portrait de Mme Moitessier d’Ingres. Commandé en 1844, il ne sera livré que 10 ans plus tard… Mais cela valait la peine d’attendre ! Face au tableau, j’ai compris pourquoi il a été choisi comme emblème de l’exposition : les traits lissés et idéalisés de la jeune femme, le travail sur la ligne, la blancheur si particulière de la peau si caractéristique d’Ingres… Et en même temps une sorte d’étrangeté dans le visage difficile à décrire, renforcée par son reflet dans le miroir. En voyant l’affiche de l’exposition, je me suis dit sans y réfléchir que je n’étais pas « fan » de sa robe à fleurs. Mais face à elle dans la réalité, l’impression est complètement différente : les couleurs et le détail des motifs sont très impressionnants !

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Madame Moitessier assise, Ingres (1856)

A côté, le style « plaisant » de Winterhalter semble un peu fade… Même s’il est conforme au goût d’Eugénie pour les portraits de Marie-Antoinette par Lebrun au siècle précédent !

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Portrait de la reine Eugénie par Winterhalter

Les impressionnistes sont également présents dans cette salle : Monet et sa Madame Gaudibert au point de vue décalé, plus une gravure de mode qu’un portrait – le visage de la femme disparaît au profit d’une démonstration de virtuosité picturale dans le rendu de la robe. Il y a aussi l’Emile Zola de Manet que j’aime beaucoup. C’est un portrait d’amitié, un hommage sincère qui remercie Zola de son engagement de critique d’art en faveur de Manet : ses écrits engagés sont visibles sur la table et l’Olympia si scandaleuse de Manet est reproduite au mur.

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Madame Louis Joachim Gaudibert, Monet (1868)
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Portrait d’Emile Zola, Manet (1868)

Les années 1850 sont aussi celles de l’apparition des premiers studios photos, dont celui de Nadar. Et les photographes se présentent vite comme des artistes avec leurs muses.

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La Comtesse de Castiglione photographiée par Pierre-Louis Pierson (1865)

Mais l’époque n’est pas exempte de bizarreries : une salle entière de l’exposition fait revivre la maison pompéienne commandée par le prince Jérôme, cousin de l’Empereur, pour sa maîtresse la tragédienne Rachel. Tout comme les authentiques maisons de Pompéi, elle comporte un atrium, un vestibule décoré de mosaïques… Un véritable lieu de vie à la romaine, qui montre une évolution vers l’authenticité archéologique.

La RÈpÈtition du "Joueur de Fl˚te..." et de "la Femme de DiomËde" dans l'atrium de la Maison PompÈienne ‡ Paris du Prince NapolÈon en 1860
Répétition du « Joueur de flûte » et de la « Femme de Diomède » chez le prince Napoléon, Gustave Boulanger (1861)

Au-delà de cette ouverture historique, l’art du Second Empire s’ouvre aussi sur le plan spatial : les artistes sont influencés par l’orientalisme, font eux-mêmes des voyages au Moyen-Orient… L’idée est vraiment de prélever le mieux de partout pour créer une nouvelle forme d’art spécifiquement français. Mais cela donne parfois lieu à beaucoup de surcharges, comme l’intérieur du cabinet du directeur général des musées impériaux du Louvre peint par Giraud. Un mélange de vert et de rouge cramoisi dont le goût peut se discuter…

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Intérieur du cabinet du directeur général des musées impériaux au Louvre, Sébastien Charles Giraud (1859) – Photo (C) RMN – Grand Palais / Stéphane Maréchalle

 

Mais le Second Empire, c’est aussi un mode de vie, du faste, de nouveaux bals costumés bien plus amusants que les bals guindés du siècle précédent… L’industrie du luxe et de la bijouterie se développe, mais aussi celle du divertissement ! Le Second Empire, c’est la politique de grands travaux urbains d’Haussmann. Et avec lui, finis les « bouis-bouis » : il fait construire le majestueux Théâtre du Châtelet, le Théâtre de la Ville et bien sûr l’Opéra Garnier ! Après l’attentat raté rue Le Peletier où se trouvait l’ancien opéra, Napoléon III cherche un emplacement plus sécurisé. Ce sera la future place de l’Opéra !

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L’Opéra de Paris en 1891

Haussmann, c’est aussi une vraie politique des espaces verts dans Paris, avec les premiers squares et parcs. Mais cela ne suffit pas à la bourgeoisie parisienne qui se trouve de nouveaux lieux de villégiatures en banlieue, en Normandie ou même plus loin à Biarritz ou Marseille. Deux très beaux tableaux des débuts de l’Impressionnisme en témoignent : La Plage de Trouville de Monet, au cadrage audacieux et au traitement innovant avec ses tâches de peinture et ses ombres violettes. Et La Grenouillère de Renoir, dont les touches de pinceau vibrent pour rendre les effets de la lumière sur l’eau.

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La Plage de Trouville, Monet (1870)
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La Grenouillère, Renoir (1869)

L’avant-dernière salle est intéressante à deux niveaux : elle restitue l’atmosphère d’un Salon de l’Académie de Peinture à l’époque, avec ses tableaux collés sur 4 étages. On imagine Baudelaire parmi eux en 1859, lorsqu’il écrit ses critiques d’art… Je vous recommande d’ailleurs fortement l’exposition L’œil de Baudelaire au musée de la Vie Romantique dont je parle ici. Mais ici, c’est aussi le Salon des Refusés qui est représenté : en 1863, ce Salon parallèle est créé pour accueillir toutes œuvres refusées par le jury officiel… notamment le fascinant Déjeuner sur l’Herbe de Manet ! Quand on le compare à La Naissance de Vénus de Cabanel, rien d’étonnant que son réalisme révolutionnaire n’ait pas été compris…

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Le Déjeuner sur l’Herbe, Manet (1863)
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La Naissance de Vénus, Cabanel (1863)

La dernière salle se veut être une forme d’apothéose. Elle réunit des objets d’art présentés dans les expositions universelles de l’époque. Ces lieux cristallisaient l’ensemble des savoir-faire du temps. Entre marqueterie sublime, gigantesques vases en cristal brillant, pièces d’orfèvrerie uniques… C’est presque trop pour le regard !

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Vue de la dernière salle de l’exposition consacrée aux Expositions Universelles

Le titre donné à l’exposition est donc très juste : le Second Empire c’est à la fois un art spectaculaire et un art du spectacle. Et les œuvres présentées sont assez stupéfiantes pour le démontrer au visiteur. Une exposition qui mélange objets d’art, peintures, sculptures, photographies, bijoux, mobilier… ce n’est pas si courant et ça vaut le déplacement !
N’hésitez pas à venir la voir au musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’Honneur à Paris, jusqu’au 15 janvier 2017.

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