Vous ne verrez plus jamais Hergé pareil après l’exposition au Grand Palais !

Le thème de l’exposition du Grand Palais peut surprendre : Hergé, ce dessinateur culte qui a marqué des générations de lecteurs de tous les âges, mais dont l’oeuvre est souvent considérée comme pur divertissement. Le parti-pris de l’exposition est au contraire de montrer que George Rémi était un véritable artiste : depuis ses débuts et le très controversé Tintin au Congo, il a su faire évoluer ses histoires vers de plus en plus de profondeur. Ouvert sur le monde, il s’interroge et nous interroge à travers ses personnages sur notre société et sur ce que c’est que d’être humain.

C’est grâce à l’exposition que j’ai pris conscience de cette capacité d’évolution de l’oeuvre d’Hergé. On ne lit pas toujours les albums dans l’ordre chronologique, donc difficile de retracer cette trajectoire sans un parcours tel que celui proposé par le musée !
J’ai aussi pu mieux comprendre l’homme, l’artiste et comment son histoire personnelle l’a influencé. Ses rencontres et ses voyages à la découverte d’autres cultures ont été des sources indispensables pour son inspiration. Soucieux de réalisme, travailleur infatigable, il s’est aussi révélé à la fin de sa vie un collectionneur d’art inspiré et un apprenti peintre touchant.
Pari réussi pour cette exposition au succès très important (attention à la foule le samedi !) qui plaira à la fois aux « fans » nostalgiques de leur enfance et à ceux qui viennent simplement découvrir un artiste à part entière, à l’oeuvre universelle et intemporelle.

Si je rentre un peu dans le parcours de l’exposition, je dois dire que j’ai d’abord été surprise : l’exposition est organisée à l’inverse de l’ordre chronologique ! Elle commence par la fin de la vie d’Hergé. Cela montre le choix des commissaires de se centrer d’abord sur l’homme et sa curiosité insatiable. En effet de 1960 à 1983, Hergé se passionne pour l’art contemporain et a même envie de se reconvertir en peintre professionnel. Il n’en aura pas le temps, mais nous pouvons voir certaines de ses toiles souvent abstraites, parfois figuratives. Elles reprennent son style de dessinateur de BD : des lignes qui délimitent clairement chaque partie du dessin, des aplats de couleurs sans ombres ni volumes, pour créer un univers lumineux et limpide.

PARIS : Herge exhibition  at Grand Palais

Hergé collectionne surtout des œuvres d’avant-garde à partir des années 60. Il fonctionne à l’instinct, discute avec les artistes et ne revend jamais une oeuvre qu’il a choisie ! Sa collection comporte aussi bien des toiles découpées au cutter de Lucio Fontana, un masque égyptien, des porcelaines… Et logiquement une série de Lichtenstein, inspirée par les cases de BD. L’artiste reproduit à la main les petits points visibles dans les impressions de mauvaise qualité de l’époque, réutilisant ainsi le langage de la culture de masse.

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Lichtenstein, série Cathédrale de Rouen (1969) inspirée de Monet

Si Hergé a manqué Lichtenstein lors de son séjour à New York, c’est la plus grande star du Pop Art qui fait son portrait : Andy Warhol lui-même ! Contrairement à son habitude, Warhol ne rajeunit pas son modèle et reproduit les rides de son visage. C’est comme une façon de nous dire qu’Hergé n’a nul besoin de son intervention, car la jeunesse émane déjà de lui naturellement !

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La passion d’Hergé pour l’art contemporain se retrouve dans sa dernière BD inachevée, l’Alph-art. C’est un peu une parabole sur la vie d’Hergé, dont le milieu conservateur n’a pas accepté la vocation.

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Si l’on remonte le temps, on apprend que l’histoire de Tintin a commencé alors qu’Hergé était employé par le journal Le Vingtième Siècle. Le directeur du journal, l’abbé Wallez, prend vite conscience de son talent. Quand Hergé lui propose un personnage de reporter à la houpette, il accepte vite de l’intégrer au supplément du journal, Le Petit Vingtième. Mais c’est l’abbé qui définit les premières histoires de Tintin, teintées d’esprit colonialiste et d’anticommunisme… Ce qui donnera Tintin au pays des Soviets et Tintin au Congo. Hergé regrettera plus tard ces ouvrages, et décide de ne plus s’y laisser prendre…

L’exposition n’occulte pas un autre aspect polémique de la vie d’Hergé : son succès grandissant pendant la seconde guerre mondiale et les soupçons de collaboration avec les nazis dont il a été l’objet. En réalité, il a probablement joué un rôle ni positif ni négatif, se présentant comme « neutre » et continuant simplement d’écrire ses histoires pour essayer de divertir les gens à sa façon.

Ce qui est sûr, c’est qu’il se documente alors de plus en plus avant de réaliser ses albums, comme pour L’Oreille Cassée : le fétiche Arumbaya de l’album est directement inspiré d’un véritable fétiche péruvien présenté dans l’exposition. C’est aussi le cas pour Tintin en Amérique, L’Ile Noire et surtout Objectif Lune, pour lequel il rencontre des astronautes.

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Il prête une attention toute particulière à la couverture, qui pour lui doit être aussi belle qu’un tableau. Le pan de mur recouvert de toutes les couvertures mondiales des Tintin dans l’une des salles d’exposition est d’ailleurs très impressionnant. Il utilisera même ses talents d’illustrateur pour la réalisation d’affiches publicitaires particulièrement réussies.

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Affiche de pub réalisée par Hergé

C’est grâce à ce souci du détail et de la rigueur de ses travaux préparatoires que les œuvres d’Hergé permettent différents niveaux de lecture. Le plus basique consiste à regarder seulement les images, le second à lire les bulles. Mais il y a un troisième niveau lié au contexte politique très présent dans les Tintin : les enjeux pétroliers dans L’Or Noir, la guerre froide dans Le Sceptre d’Ottokar ou la situation politique en Amérique Latin dans Tintin et les Picaros… Et le quatrième niveau de lecture consiste à détecter les correspondances entre fiction et réalité, en lien avec la vie d’Hergé.

En effet, l’exposition montre bien comment il s’inspire de personnes réelles (ses proches ou des célébrités) pour créer ses personnages : la Castafiore rappelle la Calas, Tournesol est inspiré du physicien Auguste Piccard et Tintin lui-même est un mélange d’Hergé, de son frère et de la mèche de cheveux d’un chanteur belge de l’époque…

Malgré ce lien avec des personnages vivants, le personnage de Tintin peut renvoyer une impression de « froideur ». Son visage est comme un masque avec peu d’expressions, il a juste deux points noirs sur les yeux, pas de sourcils ni de bouche et seulement une ébauche de nez. Pas très humain tout ça ! Heureusement, Hergé crée le personnage d’Haddock, l’antithèse complète du héros : des traits très accusés, un caractère (très) bien affirmé… On se sent souvent beaucoup plus proche de lui que de Tintin !

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Cette « humanisation » des albums s’accompagne d’une vocation de plus en plus universaliste, avec le thème récurrent de la défense des opprimés. Le Lotus Bleu en est peut-être le meilleur exemple : le personnage de Tchang existe vraiment, c’est un ami d’Hergé qui l’aide à écrire le scénario et rédige les panneaux en chinois visibles dans les cases de BD : ils portent des messages engagés ou des proverbes poétiques… Mais quand Tchang rentre en Chine, les deux amis perdent contact. Hergé lui rendra hommage dans Tintin au Tibet, album assez introspectif, dans un monde où les conditions de vie sont difficiles mais où aucun personnage n’est véritablement méchant, pas même le Yéti…

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Suivent Les Bijoux de la Castafiore, sorte d’anti-Tintin où il ne se passe absolument rien mais où des Roms innocents sont accusés de vol… Hergé se fait alors porte-parole des minorités victimes de préjugés. Quant à Vol 714 pour Sydney, c’est un volume assez surprenant : les deux « méchants » sont plutôt juste des pauvres types, loin d’un manichéisme simpliste.

Les albums d’Hergé sont donc de plus en plus réalistes, s’interrogent sur les questions de pouvoir et de domination et font preuve d’une grande ouverture. Mais vous pourriez rétorquer : pourquoi alors n’y a t-il aucune femme dans Tintin – à part la Castafiore ? Et bien déjà parce que la copine de Tintin… c’est Milou ! Ce n’est pas qu’une blague : les parents de la première petite amie d’Hergé avaient refusé qu’elle l’épouse… Or la jeune fille s’appelait Marie-Louise, de son petit nom Milou ! Plus pragmatiquement, il y avait à l’époque des règles strictes de censure pour les œuvres jeunesse : les auteurs n’avaient pas le droit de mettre un homme et une femme dans la même case… A ce compte-là, il est plus facile d’éliminer carrément les femmes de l’histoire !

Je trouve en tout cas l’évolution d’Hergé assez bluffante, depuis le dessinateur « pantin » de Wallez à un artiste ouvert sur le monde et l’humanité, qui prône le voyage comme moyen d’aller à la rencontre d’autres cultures. Son oeuvre continue encore aujourd’hui à faire rêver les enfants, mais surtout à pousser tous ses lecteurs à s’interroger sur la complexité du monde. Et c’est bien la marque du véritable artiste !

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Pour expérimenter ce voyage dans l’histoire de l’homme et (re)plonger dans l’univers de son oeuvre, c’est au Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower à Paris, jusqu’au 15 janvier 2017 !

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