Antonio Berni, le plus grand peintre argentin ?

Antonio Berni (1905-1981) a été désigné meilleur peintre argentin par une enquête récente conduite à la Foire d’Art contemporain de Buenos Aires. Ses oeuvres sont donc particulièrement recherchées par les grands musées du pays. Il figure notamment en bonne place dans la collection exceptionnelle de la femme d’affaires Amalia Fortabat, exposée à Buenos Aires, dont j’ai déjà parlé ici pour vous en présenter les chefs-d’oeuvre.

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Antonio Berni dans son atelier (source Wikipédia)

Au Musée d’Art Moderne de Buenos Aires (le MAMBA), on compare même sa popularité à celle de Picasso ! C’est dans ce très beau musée que j’ai pu visiter l’exposition « Revelaciones sobre papel. 1922-1981 » qui regroupe les dessins et études réalisées tout au long de la carrière de Berni.

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Berni est surtout connu pour ses oeuvres engagées socialement, qui dépeignent la difficile réalité subie par les pauvres, les déshérités, les miséreux de son pays. Mais Berni est aussi un artiste qui (comme Picasso effectivement, avec qui il a de nombreux points communs) a été à la pointe des avant-gardes de son temps et qui a fait tour à tour partie des mouvements Néo-Impressionniste, Expressionniste, Surréaliste, Nouveau Réaliste… Toujours à la recherche de nouveauté et de nouvelles façons de peindre, il a inspiré plusieurs générations d’artistes du monde entier.

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Los emigrantes (1956) – Oeuvre découverte à la Foire d’Art ArteBA

Berni, un artiste engagé dans sa vie comme dans son oeuvre

Antonio Berni est né en 1905 à Rosario, la troisième plus grande ville d’Argentine. Il est le fils d’un tailleur italien immigré. Les talents artistiques du jeune Berni sont vite remarqués : il commence par être apprenti dans un atelier de fabrication de vitraux, et réalise bientôt ses premières oeuvres néo-impressionnistes. Il les expose pour la première fois à… 15 ans ! Et est considéré comme un enfant prodige.

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Parra París, 1954 – Grafito sobre papel

A 20 ans, il décroche une bourse pour aller étudier en Europe. Il s’installe d’abord à Madrid, où il découvre les grands maîtres espagnols comme Le Gréco ou Goya. Il part ensuite pour Paris, où il se lie avec les mouvements avant-gardistes, notamment les surréalistes (André Breton, Louis Aragon) et les dadaïstes (Tristan Tzara).

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Sin título, ca. 1980/1981

En 1930, son retour en Argentine coïncide avec le début de la « Décennie infâme ». Cette période qui dure jusqu’en 1943 commence par un coup d’Etat qui destitue le Président Yrigoyen ; elle sera marquée par des fraudes électorales, une corruption croissante et la persécution des opposants politiques. C’est un tel contraste avec la vie de Berni à Paris pendant les années folles ! Le choc est terrible pour l’artiste, qui prend brutalement conscience de la situation sociale terrible subie par les plus démunis dans son pays. Il décide alors de s’engager pour les défendre dans ses oeuvres mais aussi plus largement dans sa vie publique. Il s’installe à Rosario, sa ville natale, et mène des actions politiques en lien avec le communisme.

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En 1933, il crée le mouvement du Nouveau Réalisme en Argentine, qui vise à transformer les objets du quotidien en oeuvres d’art. Parallèlement, il voyage dans tout le pays pour mieux comprendre sa réalité sociale, et décide finalement de s’installer à Buenos Aires en 1936.

Après une période d’introspection et de retour au style expressionniste dramatique dans les années 50, il reprend sa critique sociale dans les années 60. Il invente alors ses deux personnages les plus célèbres issus des bas-fonds, qui deviendront des icônes de mythes populaires : Juanito Laguna, un petit garçon fils d’ouvrier, qui vit dans la banlieue de Buenos Aires au milieu des déchets. Et Ramona Montiel, une ancienne couturière devenue prostituée dont les rêves sont souvent dévorés par des monstres dans les oeuvres de Berni. Pour mieux représenter leur misère et la rendre plus palpable, Berni utilise les collages et les photomontages, à l’aide de matériaux recyclés ou trouvés dans les poubelles de la ville.

Après le coup d’Etat de 1976, Berni déménage à New York. Il critique dans ses oeuvres la pauvreté spirituelle des New-Yorkais, qui semble aller de paire avec leur richesse matérielle. Vers la fin de sa vie, Berni se tournera d’ailleurs de plus en plus vers des sujets spirituels et religieux (L’Apocalypse, La Crucifixion…).

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La Crucifixion (1981)

L’influence de Berni est immense encore aujourd’hui. D’autres artistes se sont appropriés le personnage de Juanito Laguna pour raconter sa vie en chansons, et le centenaire de la naissance de Berni en 2005 a été célébré par de nombreuses institutions argentines.

 

L’exposition « Revelaciones sobre papel » au MAMBA (Musée d’Art Moderne de Buenos Aires)

L’exposition présente des dessins, études et esquisses réalisées par Berni tout au long de son immense carrière de 1922 à 1981. Elle rappelle que bien loin de n’utiliser que la peinture, l’oeuvre de Berni se caractérise par une grande diversité de moyens, techniques et matériaux.

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Berni utilise les matériaux les plus divers, comme le montre bien cette photo de l’exposition « Juanito y Ramona » au MAMBA en 2014/15

Son engagement politique et social est au coeur de nombreuses oeuvres exposées et reste le thème principal et le plus marquant de son art. De gauche, Berni fera brièvement partie du Parti Communiste mais sa relation avec le parti est compliquée. C’est avant tout un humaniste qui cherche à représenter l’être humain tel qu’il est dans toute sa diversité, et la réalité de sa condition sociale. Si sa technique picturale peut parfois sembler brutale, c’est avant tout pour faire écho à la brutalité du monde moderne.

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Sin título, ca. 1957

Dans ses oeuvres politiques, Berni dénonce l’absurdité des deux guerres mondiales, des guerres de Corée et du Vietnam, et bien sûr des dictatures latino-américaines. Il critique activement les coups d’Etat successifs dont a souffert l’Argentine tout au long du 20e siècle, particulièrement pendant la « Décennie infâme » des années 30. Ses représentations de scènes d’affrontement entre la police et des manifestants sont tragiques et cruelles.

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Sin título, ca. 1968
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Sin título, ca. 1968

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Son aquarelle ci-dessous montre quant à elle une Amérique du Sud dévorée par un Pacman géant. Le Chili est devenu un homme famélique ligoté et étiqueté, comme un objet près à être acheté – par d’autres puissances économiques ? L’Argentine, elle, semble réduite à ses produits alimentaires : sur sa bosse se dessine une vache, et à côté on peut lire le mot « Trigo » (blé), tous les deux labellisés « Product of Argentine ». Quant au Brésil, ce n’est qu’une grosse masse noire qui a déjà été presque totalement engloutie.

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Sin título, ca. 1973/1974

Le thème des portraits est également très important dans l’oeuvre de Berni. Il produisait aussi bien des portraits de la bourgeoisie sur commande, pour gagner de l’argent (y compris des figures célèbres), que des portraits artistiques selon ses intérêts personnels. Je trouve son portrait de femme à la sanguine particulièrement magnifique. La jeune femme a l’air doux, un peu mélancolique et perdu… Son portrait semble à la fois réaliste et comme d’un autre temps, ou même hors du temps.

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Un autre incroyable portrait de Berni qui m’a marquée ci-dessous, celui de cet homme marqué par l’âge qui semble méditer, les yeux perdus dans le vague.
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Sin título, ca. 1957

L’image de la femme intéresse Berni au-delà des portraits « sages », car il réalise aussi de nombreuses oeuvres érotiques. Le monde des bordels et de la prostitution le fascine comme univers à part avec ses propres règles, condensé de misère humaine où évolue son personnage de Ramona.

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La femme-objet, Berni la représente aussi dans son oeuvre ci-dessous, où les personnages semblent se prêter volontairement à une sinistre scène d' »aspiration » de leurs rondeurs en trop par de terrifiantes machines.

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Je ne sais pas si Antonio Berni est le plus grand peintre argentin de tous les temps, mais son oeuvre est en tout cas particulièrement passionnante à découvrir. Elle est une véritable fenêtre sur la société argentine, dans toute sa cruauté mais aussi dans toute sa beauté et son humanité. A l’aide des images surgies du bout de son pinceau ou de son crayon, Berni dépeint avec force le malheur mais aussi l’espoir des êtres qu’il croise, donnant à ses oeuvres une portée universelle. Elles m’ont touchée dès le début sans que je puisse vraiment l’expliquer, et mon intérêt pour elles n’a cessé de se renforcer à mesure que je me renseignais sur l’artiste. A quand une rétrospective Berni en France ??

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2 réflexions sur “Antonio Berni, le plus grand peintre argentin ?

    1. Un grand merci Angelilie pour votre commentaire qui me touche. J’ai regardé votre blog, j’aime beaucoup vos photos (notamment « Théâtre des rues » et « Maîtrise ») ! Je vous suivrai avec plaisir. Bonne journée !

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