Propriété Caillebotte : une exposition symboliste entre rêve, poésie et mythe

La Propriété Caillebotte est un immense domaine qui abrite la maison de la famille du peintre impressionniste Gustave Caillebotte. A seulement 20 kms de Paris, dans la petite ville de Yerres, le domaine de l’un des Impressionnistes les plus célèbres accueille en ce moment une superbe exposition symboliste. Le sublime titre « La Porte des Rêves », très évocateur, reflète bien l’esprit de cette exposition. En poussant la porte de l’espace feutré et tamisé qui accueille les œuvres, le visiteur entre dans un monde onirique, peuplé de créatures évanescentes, d’esprits fantomatiques et de monstres inquiétants.

Romaine Brooks, Le Printemps
Romaine Brooks, Le Printemps (1911-1913) @ Thomas Hennocque

Les quelques 160 œuvres exposées sont issues d’une collection privée jamais présentée au public. Près de 50 artistes sont exposés ici. Actifs entre 1890 et 1914, donc en même temps que les Impressionnistes, leur œuvre est pourtant radicalement différente de celles qui ont fait la célébrité de ce lieu. Et pourtant, Caillebotte était lui-même collectionneur et n’aurait certainement pas renié ce projet d’ouverture à une autre sensibilité ! J’ai d’ailleurs eu la chance de la visiter en présence du conservateur et de la collectionneuse elle-même, qui est complètement habitée par chacune des œuvres qu’elle a choisies. Sa passion est communicative !

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Vue de l’exposition – au centre, Au Seuil d’un rêve d’Andhré des Gachons (1894)

Les œuvres, comme le courant auquel elles sont associées, échappent à toute définition figée. Albert Aurier évoque en 1891 une « expression de l’Idée »… Les artistes symbolistes sont en effet en quête d’un Idéal, qu’ils tentent d’approcher par des représentations suggestives. Leur sens caché ne peut se révéler qu’à celui qui s’immerge dans l’œuvre et laisse son imagination résonner avec elle. Le symbolisme est finalement davantage un regroupement de sensibilités variées qu’un véritable mouvement. Mais les artistes symbolistes partagent une vision du monde qui laisse la part belle à l’imagination et à l’évasion.

Emile-René Ménard, Baigneuse
Emile-René Ménard, Baigneuse (ca. 1900) @ Thomas Hennocque

Les œuvres symbolistes peuvent parfois sembler hermétiques par leur esthétique déroutante. Des formes effilées et pâles semblent flotter sur la toile, la palette pastel est souvent de couleur bleu-gris ou bleu-vert, ou utilise des tons dorés évoquant la peinture précieuse. Le visiteur est pourtant vite conquis par leur étrange beauté et leur capacité à créer une atmosphère de songe, en faisant émerger de la toile leur univers fantastique qui capte nos sens et nos émotions.

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Armand Point, La Princesse à la licorne (ca. 1896) @ Thomas Hennocque

 

Muses et mythes symbolistes

Dès la première salle, les œuvres m’ont troublée par leur pouvoir d’évocation mystérieuse. Le motif de la jeune fille évanescente, égérie de l’artiste, s’incarne dans des portraits très vivants. Ils nous font percevoir la personnalité intime du modèle, comme pour la Dame à l’anémone. Elle est également l’occasion de rendre hommage aux sources antiques ou renaissantes, dont les proportions parfaites s’accordent tout à fait avec les recherches symbolistes. Le fantasme de l’être androgyne, idéal de perfection, s’incarne dans l’Androgyne florentin d’Armand Point. Quant aux nymphes d’Andhré des Gachons, elles ne sont pas loin des figures de Botticelli.

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Armand Point, La Dame à l’anémone (Portrait d’Hélène Linder) (1894) @ Thomas Hennocque

Une salle entière est dédiée à Gustave Moreau et à ses élèves. Si le peintre n’est présent qu’à travers un dessin et une étude, ses élèves Georges Desvallières ou Ary Renan réinterprètent à leur façon les grands mythes de l’histoire occidentale. Qu’il s’agisse de la terrifiante Méduse, plus venimeuse que jamais dans l’œuvre de Marcel-Beronneau, de la Chimère hurlant sa détresse dans l’œuvre d’Alexandre Séon, ou du troublant Narcisse de Desvallières. Plus loin, Hélène de Troie se détache sur un fond où tout s’embrase, comme pour évoquer la fureur de la guerre qu’elle a déclenchée.

Gustave Moreau, Salomé
Gustave Moreau, Salomé au jardin (1871) © Thomas Hennocque

Le goût pour le passé est ainsi extrêmement marqué chez les symbolistes, qui vont jusqu’à s’inspirer des légendes médiévales à l’atmosphère gothico-romanesque. Les Fleurs du lac d’Edgar Maxence représente une procession de figures tout droit sorties de la légende du roi Arthur. Elles sont comme des fées, accompagnées de leurs gardiens, absorbées en elles-mêmes et étrangères à notre monde.

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Edgar Maxence, Les Fleurs du lac (ca. 1900) © Thomas Hennocque

L’accrochage nous donne clairement à voir la diversité des techniques de ces peintres : les œuvres très graphiques, au trait bien dessiné d’un Séon, répondent aux pastels de Lévy-Dhurmer, dont les contours flous et les figures impalpables créent une atmosphère poétique et mystérieuse. Ses nus vaporeux rendent ces idoles inaccessibles. Elles sont davantage l’expression d’une musique intérieure (Harmonie en bleu) et le prétexte à une démonstration de virtuosité dans la modulation de la couleur par le peintre.

Alexandre Séon, La Pensée
Alexandre Séon, La Pensée (ca. 1898) © Thomas Hennocque
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Vue sur Hélène de Troie, Nu Orange et Harmonie en bleu (Lévy-Dhurmer)

 

Le paysage comme état d’âme

Les paysages symbolistes sont avant tout des évocations, des supports de rêve où le spectateur peut projeter son imaginaire. On y retrouve cette atmosphère d’indétermination, où l’on semble flotter entre deux mondes. Les artistes aiment d’ailleurs représenter le crépuscule, moment de l’entre-deux, où tout peut se produire, où peuvent surgir des esprits ou des nymphes évanescentes. L’ésotérisme n’est pas loin, comme avec Charles-Marie Dulac dont les paysages vidés de toute présence humaine invitent à la méditation. Selon la collectionneuse, « chacun de ses paysages est une prière ».

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Oeuvres de Charles-Marie Dulac

Des muses antiques peuvent être aperçues dans le crépuscule étranger du Mystère de la nuit d’Alphonse Osbert. Son soleil trop jaune dans la nuit déjà tombée m’a rappelé le tableau de Magritte L’Empire des Lumières, où l’impression de malaise est habilement créée par ce ciel de jour qui échoue à illuminer le paysage nocturne.

Alphonse Osbert, Le Mystère de la nuit
Alphonse Osbert, Le Mystère de la nuit (1897) © Thomas Hennocque

L’un de mes oeuvres préférées de la section est Le lac, la nuit de Lévy-Dhurmer : les bleus du lac et du ciel, qui semblent se fondre l’un dans l’autre, scintillants dans la lumière argentée de la lune, nous plongent dans une atmosphère de sérénité paisible. Et en même temps naît l’attente : un tel décor ne peut être habité que par des fées et autres sylphides ou nymphes des forêts… Le visiteur observe la scène à travers un cadre de feuillages qui fait de lui un voyeur, attendant de voir surgir l’une de ces créatures fantastiques.

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Lucien Lévy-Dhurmer, Le Lac, la nuit (1897)

Paysages portuaires ou côtiers, en vue aérienne ou peints depuis la mer, donnent aux habitations vues de loin un aspect fantomatique et désert. Tous les vivants semblent se calfeutrer chez eux en espérant être oubliés des mauvais esprits… Ces spectres rôdent aussi dans les rues de la mythique Bruges, pétrifiée dans sa beauté médiévale. La solitude des êtres, la mélancolie et la nostalgie du passé sont magistralement évoquées sous le pinceau de Lévy-Dhurmer ou de Le Sidaner.

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Lucien Lévy-Dhurmer, Bruges, effet de neige (1900)

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Le dialogue des œuvres picturales avec des sculptures est particulièrement bien pensé dans l’exposition. L’émouvante Sainte-Catherine de François Pompon est parfaitement à sa place dans cette ambiance crépusculaire.

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François Pompon, Sainte-Catherine (1886-1888)

 

De l’Enfer à l’Idéal

Les œuvres présentées dans les dernières salles de l’étage oscillent entre le grotesque et le terrible, entre le difforme et l’infernal. Si les céramiques de Jean Carriès sont comme des gargouilles cocasses, sa Tête de faune endormi transcende son apparence bestiale pour exprimer une noblesse inattendue.

Approchez-vous si vous l’osez des Vignettes de Schwabe, dont les scènes dérangeantes vous feront sans doute détourner les yeux, et ne manquez pas les illustrations ténébreuses des Fleurs du mal par Odilon Redon. Après avoir été éternellement damné par la morte-vivante vengeresse de Schwabe, rendez visite à La Femme au chapeau noir de George de Feure : cette sorcière rusée aura peut-être un élixir à vous proposer !

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Carlos Schwabe, Etude pour la Vague (1907)
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Georges de Feure, La femme au chapeau noir (1898-1900)

Pourtant le plus démoniaque reste à venir : nous voilà bientôt au cœur des Enfers, où l’on passe de visions cauchemardesques en scènes apocalyptiques inspirées par Dante, sous le pastel de Groux. Au fond de la dernière salle se trouve l’œuvre la plus frappante de l’exposition, une allégorie de la création dans ce qu’elle a de plus angoissant : une sculpture en bas-relief grisâtre de Boleslas Biegas, où des spectres terrifiés tournoient dans un mouvement sans fin en hurlant un cri silencieux. L’expressionnisme est poussé à l’extrême dans cette vision hallucinée de l’inspiration poétique du compositeur Chopin.

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Henry de Groux, La Divine Comédie. Voleurs en proie aux serpents (1898-1900)
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Boleslas Biegas, Chopin (1902) © Thomas Hennocque

Après ce cheminement éprouvant, n’oubliez pas d’aller visiter l’Orangerie qui conclut l’exposition. A la lumière du jour filtrant à travers d’immenses baies vitrées, des œuvres grand format aux couleurs claires et limpides nous redonnent espoir par leur recherche d’idéal. La délicatesse du marbre de Victor Rousseau nous transporte dans le monde délicat de la fusion des amants. Schwabe nous offre une vision saisissante de la quête de l’inspiration du poète, symbolisé par l’anneau de sa muse : réussira-t-il à l’attraper ? Même ici l’angoisse n’est pas loin : La Sagesse nous happe pour ne plus nous lâcher : apparition terrible qui glace le sang, la vertu semble bien austère.

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Dans l’Orangerie, tout s’éclaire !
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Victor Rousseau, Cantique d’amour (1896)

Un voyage symboliste qui nous fait donc passer par toutes les émotions : admiration et parfois incompréhension esthétique, fascination poétique, stupeur, malaise et parfois même dégoût. Aimer ou non les œuvres n’est plus vraiment la question : l’important est d’être touché d’une façon ou d’une autre. Et en cela l’exposition est selon moi une indiscutable réussite !

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Lucien Lévy-Dhurmer, Hélène de Troie (ca. 1898-1899) © Thomas Hennocque

 

La maison de Caillebotte et son parc

Restaurée en juin, la maison a été achetée par le père de Caillebotte en 1860. Lieu de villégiature où Gustave se formera pendant 15 ans, il y découvre les jeux d’eau et de lumière qui inspireront ses œuvres. La visite de la maison vaut le détour : une partie des meubles d’origine ont été rachetés et l’ensemble du mobilier donne une atmosphère chaleureuse au lieu. La chambre est particulièrement superbe, avec son lit de soie verte qui surplombe la pièce. Au fil des étages, on en apprend plus sur la famille de l’artiste, et l’on découvre le charmant petit atelier de l’artiste tout en haut de la maison !

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La salle à manger de la maison Caillebotte
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L’atelier de l’artiste

La maison est entourée d’un très beau parc. Il abrite un joli potager (même si je ne l’ai pas vu à la meilleure saison !), une petite chapelle et surtout une glacière : on descend dans une sorte de grotte débouchant sur une passerelle au-dessus du vide… Mieux vaut ne pas avoir le vertige ! Tout en bas, la nourriture était conservée dans des blocs de glace récupérés à la rivière en temps de gel et maintenus en l’état par la fraîcheur naturelle du lieu.

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Le parc est magnifique sous le soleil !

Je vous recommande donc particulièrement la Propriété Caillebotte pour une sortie de printemps ou d’été. A seulement 20 minutes en RER D de Gare de Lyon, il serait dommage de se priver de cette exposition symboliste aux oeuvres d’une rare qualité (ouverte jusqu’au 29 juillet 2018) et du très beau domaine qui l’entoure. A bientôt à Yerres !

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Informations pratiques

  • Propriété Caillebotte – 8 rue de Concy – 91330 Yerres
  • Horaires d’ouverture de la Maison Caillebotte et de l’espace d’exposition (La Ferme Ornée) : de fin mars à novembre 2018, du mardi au dimanche, 14h-18h30
  • Parc ouvert toute l’année (gratuit)
  • Y aller : 20 minutes de RER D depuis Gare de Lyon (direction Melun), arrêt Yerres, puis 7 minutes à pied (ou bus ligne F)
  • Exposition « La Porte des Rêves – Un regard symboliste » du 7 avril au 29 juillet 2018
  • Tous les détails ici : http://proprietecaillebotte.com/infos-pratiques/

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