L’exposition « Rembrandt intime » au musée Jacquemart-André

Le cadre feutré et les petites salles du musée Jacquemart-André créent une ambiance très en accord avec le thème de l’exposition, « Rembrandt intime ». Le spectateur évolue dans 8 salles basses de plafond, devant quelques tableaux grand format mais surtout des œuvres de dimension réduite… qui n’en sont pas moins fascinantes ! Elles donnent à voir le caractère unique de la peinture du maître, si novatrice au 17e siècle, et révèle des pans entiers de sa vie personnelle, l’une des sources d’inspiration fondamentales de son œuvre.

Rembrandt Van Rijn (« Rembrandt » est donc le prénom de l’artiste) est né en 1606 aux Pays-Bas, dans la ville de Leyde. Il est un fils de meunier, ce qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, lui permet d’appartenir à la classe moyenne aisée. Il bénéficie d’une bonne éducation, ayant même eu Descartes comme professeur ! La dot conséquente de sa femme Saskia  lui assurera un niveau de vie encore plus confortable dans la première partie de sa vie.

L’un des thèmes récurrents de sa peinture est l’autoportrait : il en peindra entre 30 et 90, selon les interprétations des historiens. En effet, les tableaux de Rembrandt n’ont pas toujours de titre ni de signature, et les élèves de son atelier participent souvent à la réalisation de ses tableaux sous sa direction. De plus, le maître donnait ses traits à de nombreux personnages, comme dans L’Autoportrait en Saint-Paul ou L’Autoportrait en Zeuxis. De quoi troubler les historiens et entraîner des problèmes d’attribution conséquents…

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Autoportrait en Saint-Paul
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Autoportrait en Zeuxis

Quoi qu’il en soit, Rembrandt n’hésite pas à utiliser ces autoportraits à des fins de promotion personnelle, par exemple dans l’Autoportrait à la tête nue : il y porte une chaîne en or qui était traditionnellement remise par le roi aux peintres méritants. Or en réalité, Rembrandt ne l’a jamais obtenue !

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Autoportrait à la tête nue

De même, l’Autoportrait en costume oriental n’est pas complètement réaliste : Rembrandt y porte un turban à la Perse (probablement inspiré par la visite du Shah aux Pays-Bas), et les éléments d’armure à gauche du tableau pourraient faire croire qu’il a fait partie de l’armée, ce qui n’a jamais été le cas. Le rétro-éclairage utilisé par le peintre dans ce tableau, donne également l’impression d’une auréole autour de sa tête.

Il réutilise d’ailleurs cette technique plus loin, dans son Vieil homme en costume oriental : le rétro-éclairage de la zone intermédiaire du tableau accentue sa majesté, il semble nous tomber dessus. Le spectateur respecte instinctivement une distance pour admirer ce portrait impressionnant.

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Autoportrait en costume oriental
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Vieil homme en costume oriental

Cette technique originale annonce déjà ce que prouve la suite de l’exposition : Rembrandt, qui semble d’abord respecter l’esthétique de son époque, s’en détournera vite pour créer ses propres règles de peinture.

Ainsi son œuvre de jeunesse Scène d’Histoire respecte à première vue les codes traditionnels. Rembrandt y suit les conseils d’Alberti, qui dans le premier traité de peinture de l’Histoire (De Pictura) affirme qu’il faut placer dans chaque tableau un « admoniteur » qui regarde le spectateur et l’invite dans la peinture : ici, c’est Rembrandt lui-même dans le fond du tableau au centre, représenté en vieux sage à la barbe blanche.

Pourtant, il prend dans cette peinture une liberté que personne n’aurait osée avant lui. Regardez bien les cheveux du personnage à droite de Rembrandt : on voit clairement que pour figurer ses boucles, le peintre a gratté la couche de peinture supérieure, révélant les dessous de la peinture. C’est un geste révolutionnaire pour l’époque d’utiliser ainsi les règles de la gravure en peinture !

Historical Scene with self portrait, by Rembrandt van Rijn
Scène d’Histoire
Historical Scene with self portrait, by Rembrandt van Rijn
Scène d’Histoire – Extrait

Mais Rembrandt prend également des libertés avec les conventions de représentation des sujets religieux.

Dans Le Repas des pèlerins d’Emmaüs, la tête (ou « trogne », mot désignant ce type de représentation d’un visage aux traits exagérés) du pèlerin face à nous est éclairée d’une lumière vive. C’est la lumière du Christ face à lui… Pourtant le visage de Jésus est dans l’ombre, invisible, comme s’il n’était pas le personnage clé du tableau. C’était très choquant pour l’époque ! Au fond, la servante est éclairée d’un autre type de lumière, car elle n’a pas vu le Christ. Enfin si l’on regarde attentivement au premier plan, un deuxième pèlerin agenouillé aux pieds du Christ est caché dans l’ombre… C’est donc un tableau particulièrement mystérieux et à plusieurs temps de lecture.

The supper at Emmaus, by Rembrandt
Le Repas des pèlerins d’Emmaüs

Autre transgression : Rembrandt n’hésite pas à laisser des parties inachevées dans certains de ses tableaux. Ainsi dans L’Annonciation aux bergers, en regardant bien dans les nuages au-dessus des anges, on peut voir qu’il a esquissé des cercles barrés d’une croix. Ces signes symbolisent les anges que Rembrandt n’a pas figurés. Il donne ainsi l’impression que la peinture est en train de se faire, dans une forme d’instabilité.

opnamedatum: 09-01-2007
L’Annonciation aux Bergers

L’exposition révèle également comment beaucoup de chefs d’œuvre de Rembrandt sont en écho avec sa vie personnelle. Ainsi dans sa Présentation au temple de 1631, il représente le grand prêtre Siméon, qui attend la venue de l’enfant Jésus pour mourir… Or Rembrandt a vu trois de ses enfants mourir avant que le quatrième, Titus, ne survive.

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Présentation au Temple

Les femmes de la vie de Rembrandt figurent également en bonne place : les Flore de l’Ermitage et Héroïne de l’ancien testament ont les traits de sa femme Saskia. Quant à Hendrickje Stoffels, sa dernière compagne et mère de sa fille, elle est figurée en héroïne antique dans un portrait troublant : la jeune femme nous regarde, et pourtant on n’arrive pas à capter son regard.

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Flore
probably 1654-6
Hendrickje Stoffels

L’exposition réussit donc, à travers les 20 tableaux et quelques 30 œuvres graphiques exposées, à montrer la singularité du maître hollandais. Nous entrons à la fois dans les secrets de sa peinture et dans l’intimité de sa vie personnelle, qui sont finalement complètement indissociables.

Vous avez jusqu’au 23 janvier 2017 pour la découvrir au Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann à Paris.

Et un excellent moyen de le faire est de s’inscrire à une visite guidée proposée par la start-up Des Mots et Des Arts, pour bénéficier comme je l’ai fait du regard d’un historien de l’art spécialisé dans l’art hollandais.

 

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